Renverser les régimes adossés à la France, expulser les contingents étrangers, recouvrer une autonomie militaire pleine et entière : telles étaient les promesses fondatrices des juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Trois ans après les coups d’État qui ont reconfiguré le Sahel, les indicateurs disponibles, attaques documentées, déplacements de populations, rançons versées aux groupes jihadistes, dressent un tableau qui contredit frontalement les discours officiels de l’Alliance des États du Sahel.
Une légitimité bâtie sur la promesse sécuritaire
Les juntes de l’AES ont construit leur capital politique sur un récit cohérent : les anciennes puissances coloniales et les institutions régionales comme la CEDEAO avaient échoué à sécuriser le Sahel ; des régimes souverains, armés de nouvelles alliances, y parviendraient. Ce discours a trouvé une audience réelle. L’Afrobaromètre relevait encore en 2024 que de larges fractions de la population malienne soutenaient le retrait de la CEDEAO et faisaient confiance à l’AES pour traiter la question sécuritaire.
Mais l’adhésion populaire ne constitue pas un bilan opérationnel. Et c’est précisément sur ce terrain que les données disponibles s’avèrent impitoyables.
Des chiffres de violence qui contredisent les discours officiels
ACLED, dont les bases de données constituent la référence méthodologique en matière de conflictualité, enregistre depuis janvier 2024 une moyenne de 224 événements violents par mois au Mali, au Burkina Faso et au Niger réunis, contre 128 en 2021, soit une hausse de 75 % en trois ans. Entre 2022 et le premier semestre 2024, les attaques auraient augmenté de près de 48 % dans les trois pays, selon une synthèse s’appuyant sur les données de l’organisation. Au Burkina Faso, les violences jihadistes ont presque doublé depuis le coup d’État du lieutenant-colonel Damiba en janvier 2022.
Ces chiffres ne constituent pas une preuve que les juntes sont responsables de la dégradation sécuritaire, la tendance préexistait aux renversements. Ils établissent en revanche que le changement de régime, assorti du déploiement de paramilitaires russes, n’a pas inversé la courbe. La reprise de Kidal par les forces maliennes et leurs alliés de Wagner en novembre 2023 est régulièrement présentée comme le symbole d’une reconquête territoriale. Des analyses de l’Institut royal des services unis (RUSI) et de la presse internationale soulignent toutefois que ce gain tactique n’a pas été suivi d’une amélioration stratégique durable. La bataille de Tinzawatène, en juillet 2024, a infligé aux paramilitaires russes et à l’armée malienne un revers d’ampleur que Le Monde a qualifié de « première défaite d’ampleur » pour Wagner au Mali.
La rançon du JNIM : 50 millions de dollars et leurs effets multiplicateurs
L’épisode le plus révélateur de ces contradictions est sans doute celui de la rançon versée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Selon un rapport du groupe d’experts des Nations unies cité par Reuters, environ 50 millions de dollars ont été remis en 2025 à des militants liés à Al-Qaïda au Mali dans le cadre de la libération d’otages, dont un ancien général émirati. Ces fonds auraient ensuite été redistribués au sein du JNIM et de ses katibas opérant au Sahel. Trois sources régionales, toujours selon Reuters, désignent les Émirats arabes unis comme l’auteur du paiement, information que le rapport onusien ne confirme pas nominativement.
La portée de ce paiement dépasse le cadre d’une transaction ponctuelle. Un rapport conjoint du Global Initiative Against Transnational Organized Crime et d’ACLED, publié en octobre 2023, estimait déjà que les revenus annuels du JNIM dans la région s’élevaient entre 18 et 35 millions de dollars, les enlèvements contre rançon représentant jusqu’à 40 % de son financement. Une rançon de 50 millions de dollars équivaut donc, selon ces estimations, à une injection équivalant à une à trois années de revenus ordinaires du groupe, de quoi financer recrutement, armement et logistique sur une échelle significative. Le mécanisme est bien documenté : l’ISS Africa souligne que les enlèvements constituent une « arme de guerre privilégiée » au Sahel précisément parce que les rançons renforcent durablement les capacités opérationnelles des groupes armés.
Ce paradoxe révèle une limite structurelle du modèle sécuritaire des juntes : dans un contexte où des otages continuent d’être détenus et où la pression à les libérer est intense, les rançons deviennent un vecteur involontaire de financement de l’adversaire déclaré.
Le coût humain : des millions de déplacés comme indicateur de fond
Au-delà des statistiques d’attaques, le déplacement interne constitue un indicateur de fond qui traduit l’expérience vécue des populations. Au Burkina Faso, le HCR recensait plus de 2 millions de personnes déplacées internes au premier trimestre 2023, un chiffre que l’OCHA situe dans une trajectoire de multiplication par vingt depuis janvier 2019. La situation ne s’est pas améliorée en 2024 : le plan de réponse humanitaire pour cette année-là témoigne d’une crise de déplacement qui n’a pas trouvé de réponse dans la stratégie sécuritaire de la junte.
Ces déplacements ne sont pas seulement une statistique humanitaire. Ils signalent l’incapacité des États concernés à garantir la sécurité des populations rurales, qui sont précisément les premières cibles des groupes armés. International Crisis Group, dans son rapport de février 2024 sur le nord du Mali, recommandait explicitement de revenir à une logique de dialogue et de renseignement plutôt que de poursuivre une approche strictement coercitive, estimant que les groupes jihadistes exploitent les tensions communautaires d’une manière que la seule force militaire ne peut résoudre.
L’isolement régional comme facteur aggravant
La rupture avec la CEDEAO, officialisée début 2024, a retiré aux pays de l’AES certains mécanismes de coordination transfrontalière. La CEDEAO avait elle-même reconnu, lors de son 65e sommet en juillet 2024, être « déçue par le manque de progrès » dans les échanges avec les trois États, tout en mandatant sa Commission pour élaborer un plan d’urgence. L’Union africaine avait de son côté exprimé son « profond regret » face au retrait en janvier 2024.
L’isolement n’est pas seulement diplomatique. Il est opérationnel : le partage de renseignement, la coordination des patrouilles frontalières, les mécanismes d’alerte précoce qui fonctionnaient. imparfaitement, mais réellement, dans le cadre du G5 Sahel ou des dispositifs CEDEAO se trouvent aujourd’hui suspendus ou réduits. Les groupes jihadistes, qui opèrent eux sans frontières, bénéficient structurellement de cet affaiblissement de la coordination régionale.
Un modèle sous tension, sans perspective de rupture
La situation actuelle des pays de l’AES illustre une contradiction difficilement soluble : les juntes ont fondé leur légitimité sur la promesse sécuritaire, mais les instruments qu’elles ont choisis, déploiement paramilitaire russe, rupture avec les partenaires régionaux et occidentaux, rhétorique de la souveraineté retrouvée, n’ont pas produit les résultats annoncés. Reconnaître cet échec reviendrait à saper les bases mêmes de leur autorité ; le nier les conduit à persévérer dans une stratégie dont les limites sont désormais documentées.
La question qui demeure ouverte est de savoir si cette impasse peut générer des ajustements pragmatiques, réouverture partielle à la coopération régionale, priorité aux approches politiques dans les zones de conflit, ou si elle conduira à une radicalisation du discours souverainiste qui, en faisant de l’isolement une vertu, rend encore plus difficile la construction d’une architecture sécuritaire viable au Sahel.
Sources
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Conflict Watchlist 2024 : Sahel –AES : Otages, rançons et attaques terroristes répétées, la promesse sécuritaire des juntes face à ses résultatsAES : Otages, rançons et attaques terroristes répétées, la promesse sécuritaire des juntes face à ses résultatsAES : Otages, rançons et attaques terroristes répétées, la promesse sécuritaire des juntes face à ses résultats
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A Deadly New Era in a Decades-Long Conflict, ACLED, 2024
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50-million hostage ransom funded Al-Qaeda’s Mali offensive, UN says, Reuters, 2026
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JNIM – Groupes armés non étatiques et économies illicites en Afrique de l’Ouest, GI-TOC / ACLED, octobre 2023
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Rapport 314 – Nord du Mali, International Crisis Group, février 2024
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Au Sahel, la multiplication des attaques djihadistes met à mal la propagande des régimes putschistes, Le Monde, octobre 2023
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Les enlèvements au Sahel : une arme de guerre privilégiée, ISS Africa
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Burkina Faso – Plan de réponse humanitaire 2024, OCHA, mars 2024
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Mali-L’armée et le groupe Wagner ont commis des atrocités, Human Rights Watch, décembre 2024
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Les attaques terroristes se multiplient dans les pays contrôlés par des juntes, ADF Magazine, octobre 2024
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