Programme Awaza 2024-2034 : ce que le Sahel enclavé peut réellement en attendre

La rédaction

août 18, 2026

Le 8 août 2025, la troisième Conférence des Nations Unies sur les pays en développement sans littoral s’est clôturée à Awaza, au Turkménistan, sur l’adoption unanime d’un programme décennal ambitieux. Pour le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, enclavés, déstabilisés et progressivement coupés de leurs partenaires traditionnels, la question n’est pas rhétorique : ce cadre peut-il les atteindre là où ils en sont ?

Un cadre décennal adopté dans un contexte sahélien inédit

Le Programme d’action Awaza 2024-2034 avait été formellement adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies le 24 décembre 2024, avant de recevoir son appellation définitive en avril 2025. La conférence d’Awaza lui a donné sa légitimité politique, avec l’adoption concomitante d’une Déclaration politique signée à l’unanimité par les chefs d’État et représentants de haut niveau présents.

Le programme s’articule autour de cinq domaines prioritaires : transformation structurelle et innovation, commerce et intégration régionale, transit et connectivité, résilience climatique, et moyens de mise en œuvre. Cette architecture répond, au moins sur le papier, aux contraintes que la Déclaration politique identifie explicitement : « absence d’accès territorial direct à la mer, obstacles au transport et à la communication, grandes distances qui séparent les pays des principaux marchés, procédures de transit complexes et manque d’infrastructures adéquates, sûres, abordables et accessibles. »

Cette description correspond trait pour trait à la situation des quatre pays sahéliens concernés. Mais leur contexte politique actuel, juntes militaires au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger, retrait de la CEDEAO pour les trois premiers, tensions avec la France et les institutions de Bretton Woods, complique singulièrement l’accès aux mécanismes multilatéraux que le programme entend mobiliser.

Des engagements financiers encore hypothétiques pour le Sahel

L’annonce la plus concrète de la conférence est venue de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), qui s’est engagée à investir 10 milliards de dollars dans les infrastructures des pays enclavés sur la décennie. Les banques multilatérales de développement ont par ailleurs été invitées à accroître leurs investissements dans les routes, voies ferrées, voies navigables, ports secs, câbles à fibres optiques et systèmes satellitaires.

Ces engagements appellent cependant plusieurs réserves. La BAII, institution créée en 2016 à l’initiative de la Chine, est peu présente en Afrique de l’Ouest francophone. Ses procédures d’éligibilité, ses critères de gouvernance et ses exigences de contrepartie restent des obstacles pratiques pour des États dont les finances publiques sont sous pression et dont la reconnaissance diplomatique fait l’objet de tensions. Le programme prévoit également l’étude d’un mécanisme de financement dédié aux infrastructures, formulation qui signale qu’aucun instrument opérationnel n’existe encore.

Les autres engagements adoptés, création de pôles régionaux de recherche agricole, constitution d’un groupe d’experts de haut niveau sur la liberté de transit, formation d’un groupe de négociation climatique propre aux pays sans littoral, sont de nature institutionnelle. Ils peuvent représenter des avancées utiles à moyen terme, notamment sur les questions de transit, qui conditionnent directement les échanges commerciaux du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad avec leurs voisins côtiers.

La question du corridor : le nœud sahélien que le programme ne peut pas trancher seul

La fermeture partielle des corridors régionaux, conséquence directe des tensions diplomatiques entre les juntes sahéliennes et plusieurs États côtiers membres de la CEDEAO, est précisément le type de blocage que le programme d’action ne peut résoudre par lui-même. Le groupe d’experts sur la liberté de transit peut formuler des recommandations ; il ne peut pas contraindre des États souverains à rouvrir des axes logistiques dans un contexte de rupture politique.

Rabab Fatima, Haute Représentante des Nations Unies pour les pays les moins avancés et présidente de la conférence, a résumé l’enjeu dans son discours de clôture : « Nous disposons désormais d’un plan d’action ambitieux et concret qui définit une vision claire de la voie à suivre. » Raşit Meredow, vice-président du Turkménistan et vice-président de la conférence, a posé l’exigence suivante : « Nous devons maintenant passer de l’accord à la mise en œuvre. »

C’est précisément là que réside la fracture entre le cadre normatif adopté à Awaza et la réalité opérationnelle du Sahel. Pour que les pays enclavés sahéliens bénéficient effectivement du programme décennal, il faudrait que les conditions politiques permettent leur participation aux mécanismes de financement multilatéraux, que les corridors de transit avec les ports d’Abidjan, Lomé, Cotonou ou Dakar soient fonctionnels, et que les États concernés disposent de la capacité administrative d’instruire et de porter des projets d’infrastructure complexes, trois conditions qui, en l’état, ne sont pas réunies simultanément.

Le Programme d’action Awaza 2024-2034 constitue un cadre de référence pertinent pour les pays enclavés, mais sa portée effective pour le Sahel dépendra moins du texte adopté que des conditions politiques et financières dans lesquelles il sera mis en œuvre.