En moins de deux ans, la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est passée de l’indissociable complémentarité à la rupture consommée. Le limogeage du Premier ministre le 22 mai 2026, puis la création par le président de son propre parti, Kiiraay-Les Patriotes républicains, signent la fin d’une alliance qui avait pourtant porté le tandem au sommet de l’État sénégalais. Derrière l’événement politique, c’est toute la mécanique des alliances de cooptation et leurs fragilités structurelles qui se révèle au grand jour.
De la cooptation à la confiscation du pouvoir
Le 19 novembre 2023, Ousmane Sonko désigne Bassirou Diomaye Faye comme son substitut pour la présidentielle. Empêché de se présenter, le leader du Pastef joue un coup risqué : propulser un homme de confiance, alors inconnu du grand public, pour préserver le cap du « Projet ». La stratégie fonctionne au-delà des espérances. Quatre mois plus tard, Faye remporte l’élection dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages, soit 2 434 751 voix confirmées par le Conseil constitutionnel. Sonko est nommé Premier ministre. La dyarchie est officialisée.
L’équilibre du tandem reposait sur une fiction commode : Faye président de la République, Sonko directeur de l’exécutif et gardien de l’idéologie. Mais cet arrangement supposait une hiérarchie politique informelle qui allait nécessairement se heurter aux prérogatives constitutionnelles du chef de l’État. Lorsque les ambitions des deux hommes ont commencé à diverger sur la gestion des priorités gouvernementales, sur le contrôle de l’appareil partisan, sur la lecture même du « Projet », le cadre institutionnel a tranché en faveur de celui qui détenait la légitimité populaire directe.
Les travaux sur les dynamiques de pouvoir au Sénégal éclairent cette mécanique. La cooptation présidentielle y est décrite comme un instrument d’élargissement rapide des coalitions, mais aussi comme une source structurelle d’instabilité : les alliances fondées sur l’accès aux ressources et aux postes tendent à se fissurer dès que la compétition s’intensifie ou que les gains se raréfient. L’émergence de réseaux clientélistes parallèles y compris au sein d’une même majorité finit par générer des centres de pouvoir concurrents.
Le limogeage du 22 mai : rupture ou libération ?
Le 22 mai 2026, sans préavis, Bassirou Diomaye Faye révoque Ousmane Sonko de la Primature. La décision provoque un séisme dans le paysage politique sénégalais, mais les réactions immédiates révèlent autant qu’elles dissimulent. Le Pastef, dans un communiqué mesuré, prend « acte » de la décision présidentielle tout en saluant ce qu’il qualifie de bilan marqué par « la rigueur, le patriotisme et le sens profond de l’intérêt général ». Le parti réaffirme son « engagement total et indéfectible » à préserver le « Projet ».
Sonko, lui, choisit l’économie de mots. Sur les réseaux sociaux, il se limite à une formule courte : « Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui. » La sobriété de la réaction a été unanimement lue comme un signe de soulagement, voire de libération ce qui, paradoxalement, renforce l’hypothèse que la cohabitation au sommet était devenue intenable bien avant le limogeage formel.
Le Monde décrit alors une « crise au sommet de l’État », soulignant les divergences désormais irréconciliables entre les deux hommes. La question qui s’ouvre immédiatement est celle de la survie politique de chacun : Sonko peut-il conserver le contrôle du Pastef et de son électorat ? Faye peut-il gouverner sans la légitimité que le parti lui avait transférée ?
Kiiraay et la stratégie d’émancipation
La réponse de Faye à cette question ne s’est pas fait attendre. Le 25 juillet 2026, le président lance officiellement à Dakar son propre parti : Kiiraay – Les Patriotes républicains. Le mouvement agrège rapidement plusieurs figures : Aminata Touré, nommée superviseure générale, mais aussi des transfuges du Pastef et des personnalités comme Bara Gaye. La RFI note par ailleurs que des cadres du parti majoritaire avaient commencé à « claquer la porte » pour se rapprocher du camp présidentiel dès avant le lancement formel.
La création de Kiiraay opère une rupture symbolique décisive. Faye ne cherche plus à gouverner à partir du Pastef, mais à construire sa propre base électorale en vue de 2027. La démarche est classique dans son principe tout dirigeant cherche à convertir sa légitimité institutionnelle en autonomie partisane mais elle intervient dans un calendrier serré et avec un contexte particulier : le Pastef dispose encore, à lui seul, de 130 des 165 sièges de l’Assemblée nationale, acquis lors des législatives de novembre 2024 avec 54,97 % des suffrages. Faye doit donc concurrencer sa propre majorité parlementaire sans la faire basculer dans l’opposition équilibre périlleux.
Un précédent sénégalais et une mémoire ouest-africaine
L’histoire politique sénégalaise offre un miroir immédiat à cette configuration. En 2008, Macky Sall alors président de l’Assemblée nationale et cadre du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade avait été destitué après avoir osé convoquer le fils du président devant la commission des finances. Les députés fidèles à Wade l’avaient écarté à une large majorité, avant qu’il ne fonde l’Alliance pour la République et construise, dans l’opposition, la coalition qui le porterait à la présidence en 2012. La séquence est inversée dans le cas Faye-Sonko c’est le président qui écarte le mentor, non l’inverse mais la logique d’émancipation suivie de recomposition partisane est similaire.
À l’échelle régionale, la rupture entre Patrice Talon et Thomas Boni Yayi au Bénin offre un autre parallèle : après avoir été un soutien financier décisif de l’élection de Boni Yayi en 2006, Talon avait rompu avec lui à partir de 2011, avant de lui succéder à la tête de l’État. Dans les deux cas, la relation de parrainage avait cédé sous le poids des ambitions divergentes et de la compétition pour le contrôle des institutions.
L’électorat du Pastef, enjeu central de 2027
L’échéance déterminante reste 2027. Pour Faye, la question n’est pas seulement de survivre politiquement, mais de démontrer qu’il peut mobiliser un électorat propre, distinct du capital politique accumulé par Sonko et le Pastef depuis des années d’opposition. Le sondage Afrobarometer conduit entre février et mars 2025 soit avant la rupture indiquait que 67 % des Sénégalais jugeaient les actions du gouvernement Diomaye-Sonko orientées dans la bonne direction. Cette donnée d’ensemble, qui ne distinguait pas la popularité des deux hommes, ne permet pas de mesurer précisément dans quelle proportion l’électorat du Pastef restera fidèle à Sonko plutôt qu’à Faye après la scission.
C’est précisément cette incertitude qui structure le paysage politique sénégalais pour les deux prochaines années. Sonko conserve l’appareil du Pastef, son implantation militante et une légitimité symbolique construite au fil d’années d’opposition. Faye dispose, lui, des ressources de l’État, de la légitimité présidentielle et d’une fenêtre pour constituer, autour de Kiiraay, une coalition suffisamment large pour résister à une éventuelle contre-offensive sonkiste.
La question posée à l’électorat sénégalais n’est plus « Faye ou Sonko ? », comme si les deux étaient interchangeables. Elle est désormais structurelle : le « Projet » pouvait-il survivre à la séparation des deux hommes qui l’avaient porté ? Et si ce projet se fracture, vers qui ira l’électorat populaire qui avait fait le pari, en mars 2024, d’une rupture avec l’ancien système ? La réponse à ces questions déterminera non seulement l’avenir des deux leaders, mais aussi la trajectoire d’une alternance qui se cherche encore une cohérence.
Sources
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Diomaye, l’affranchi : pourquoi le président sénégalais joue sa survie politique après la rupture avec Sonko — Jeune Afrique, Mehdi Ba, 2026
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Au Sénégal, le divorce fracassant d’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ouvre une crise au sommet de l’État — Le Monde, mai 2026
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Limogeage de Ousmane Sonko : réaction du Pastef — Banouto, mai 2026
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Résultats définitifs de l’élection présidentielle sénégalaise 2024 — Conseil constitutionnel du Sénégal, 2024
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Résultats définitifs des législatives anticipées 2024 — Conseil constitutionnel du Sénégal, 2024
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Au Sénégal, le tandem au pouvoir se déchire — Le Monde, novembre 2025
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Sénégal : des cadres du parti majoritaire Pastef claquent la porte pour se rapprocher du camp présidentiel — RFI, juillet 2026
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Sondage : ce que les Sénégalais pensent des actions du gouvernement Diomaye-Sonko — Xibaaru / Afrobarometer-CRES, 2025
- Au Sénégal, la rupture Sonko-Faye recompose en profondeur le paysage du Pastef
- Kiiraay face à Pastef : deux partis, un même électorat, une rivalité à trancher dans les urnes
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