Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, et notamment les menaces pesant sur le détroit d’Ormuz, ont brutalement rappelé à quel point les États d’Afrique de l’Ouest restent exposés aux chocs pétroliers exogènes. Derrière des prix à la pompe apparemment stables, trois pays de l’espace UEMOA, Côte d’Ivoire, Sénégal et Mali, dissimulent des arbitrages budgétaires de plus en plus coûteux, et des marges de manœuvre qui s’amenuisent.
Un choc extérieur qui met à nu des architectures tarifaires fragiles
Les marchés pétroliers mondiaux ont connu des épisodes de forte volatilité depuis 2024, amplifiés par les tensions militaires au Moyen-Orient. Lors des semaines de tension aiguë autour du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, le Brent a progressé de plus de 10 % en quelques jours, atteignant ponctuellement 76,6 dollars le baril en juin 2025, puis des niveaux bien supérieurs lors des épisodes ultérieurs de blocage.
Pour les pays importateurs nets d’hydrocarbures, ce type de choc se répercute immédiatement sur la facture d’importation de produits raffinés. La question n’est alors plus seulement économique : elle est politique. Jusqu’où les États peuvent-ils absorber la hausse avant de répercuter les prix sur les consommateurs ? C’est précisément l’équation à laquelle la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Mali répondent de manière divergente, révélant autant de conceptions différentes du rôle de l’État dans la formation des prix à la pompe.
Trois modèles tarifaires, trois logiques budgétaires
La Côte d’Ivoire : le coût visible d’une stabilité assumée
La Côte d’Ivoire est l’exemple le plus documenté de la région en matière de gestion des prix carburant. Tout au long de 2024, le gouvernement a maintenu le super sans plomb à 875 FCFA le litre et le gazole à 715 FCFA le litre, des niveaux maintenus mois après mois de janvier à décembre, malgré les fluctuations des cours internationaux. Cette stabilité n’est pas gratuite : elle repose sur un mécanisme de subvention active, dont l’ampleur a été publiquement chiffrée.
En 2022, les subventions aux carburants et au gaz ont coûté 725 milliards de FCFA aux finances publiques ivoiriennes, selon Sika Finance. Un autre repère, cumulatif, fourni par l’Agence Ecofin, fait état de 843 milliards de FCFA affectés à l’essence et au gazole depuis le déclenchement de la crise ukrainienne, sans qu’il soit possible d’isoler précisément la part imputable au seul exercice 2024.
L’État s’appuie sur la Société ivoirienne de raffinage (SIR), dont la capacité nominale atteint 3,8 millions de tonnes par an. En 2023, la SIR a traité 3,34 millions de tonnes de brut, soit un taux d’utilisation d’environ 88 %, et 3,31 millions de tonnes en 2024, un niveau proche du plein régime. La maîtrise du maillon aval, depuis le raffinage jusqu’à la distribution, donne à Abidjan un levier que n’ont pas tous ses voisins. Mais un document technique daté de juin 2024, hébergé dans le portefeuille du ministère des Finances, indique sans ambiguïté la nécessité de « réformer la structure des prix et réduire graduellement les subventions », signe que la soutenabilité du dispositif est questionnée en interne.
Le Sénégal : entre contrainte budgétaire et transition pétrolière
Le Sénégal présente un profil inédit dans la région : pays importateur en train de devenir producteur, avec l’entrée en production du champ gazier Grand-Tortue Ahmeyim et du pétrole de Sangomar depuis 2024. Cette transition brouille les repères. D’un côté, Dakar supporte encore une facture d’importation de produits raffinés significative, la Société Africaine de Raffinage (SAR) assure une partie du traitement local, mais ses capacités et taux d’utilisation restent moins bien documentés que ceux de la SIR. De l’autre, les recettes pétrolières naissantes n’ont pas encore significativement allégé la contrainte budgétaire.
Les données officielles comparables sur les prix à la pompe sénégalais pour 2024-2025 ne sont pas consolidées dans les sources disponibles. Il ressort cependant de l’analyse de Jeune Afrique que les prix à la pompe au Sénégal restent administrés, avec des niveaux généralement inférieurs à ceux de la Côte d’Ivoire pour le super, dans un contexte où les arbitrages s’effectuent sous forte contrainte fiscale. Les marges de subvention implicites sont donc réelles, mais leur quantification précise n’a pas fait l’objet de publications officielles récentes comparables à celles d’Abidjan.
Le Mali : enclavement, dépendance et vulnérabilité structurelle
Le Mali cumule les facteurs de vulnérabilité : pays sans accès à la mer, sans capacité de raffinage propre, soumis à des coûts de transport terrestre élevés depuis les ports d’Abidjan ou de Dakar. L’enclavement géographique se traduit structurellement par des prix à la pompe plus élevés que dans les pays côtiers, pour des produits qui ont déjà subi les effets de la chaîne logistique avant même d’atteindre Bamako. La marge de manœuvre politique est ici doublement contrainte : par les ressources budgétaires limitées de l’État malien, et par la dépendance totale aux approvisionnements extérieurs. Les données officielles désagrégées sur les prix à la pompe maliens et sur le coût budgétaire des éventuelles subventions ne sont pas disponibles de façon consolidée dans les sources existantes, ce qui est lui-même révélateur d’une moindre transparence budgétaire sur ce dossier.
La leçon du Nigeria : le prix politique de la vérité des prix
Pour situer les enjeux, le contre-exemple nigérian s’impose. En mai 2023, le président Bola Tinubu a supprimé du jour au lendemain les subventions carburant héritées de décennies d’État providence pétrolier. Le prix de l’essence a quasiment triplé, passant de 190 nairas à plus de 500 nairas le litre. Le choc inflationniste a été immédiat et brutal : hausse des coûts de transport, renchérissement des produits alimentaires, pression sur les ménages dépendant de groupes électrogènes, manifestations et grèves dans les secteurs des transports. La demande de carburant a chuté d’environ 28 % en juin 2023. L’effet budgétaire positif était réel, la Banque mondiale avait estimé que la réforme pouvait dégager plusieurs milliards de dollars d’économies, mais le coût social a été particulièrement lourd pour les populations vulnérables.
Cette séquence nigériane constitue une référence explicite pour les décideurs de la zone UEMOA : elle illustre que la suppression brutale des subventions, sans dispositif de compensation ciblée préalablement opérationnel, expose les gouvernements à une instabilité sociale difficile à gérer.
Ce que prescrivent les institutions financières internationales
Le FMI et la Banque mondiale ont convergé, dans leurs recommandations 2023-2024 pour l’Afrique subsaharienne francophone, vers une ligne qui se veut pragmatique : réduire progressivement les subventions universelles, instaurer des mécanismes automatiques de tarification indexée sur le marché international, et simultanément déployer des transferts sociaux ciblés pour protéger les ménages les plus exposés. Le modèle marocain est souvent cité en référence : entre 2013 et 2015, le Royaume a démantelé ses subventions aux carburants liquides de façon échelonnée, ramenant la charge budgétaire de compensation de 42,5 milliards de dirhams en 2013 à un objectif de 10 milliards en 2015. La réforme, préparée et communiquée, a évité le choc brutal observé ailleurs.
Ces recommandations internationales se heurtent cependant à une réalité politique régionale : dans des pays où l’indice de confiance institutionnelle est sous pression et où les systèmes de protection sociale restent embryonnaires, promettre des transferts ciblés futurs pour légitimer une hausse des prix immédiates relève d’un exercice de communication difficile. Le Togo, par exemple, a reçu du FMI la recommandation explicite de substituer les subventions carburant par des transferts monétaires directs, une orientation dont la mise en œuvre concrète reste un défi opérationnel majeur.
Des arbitrages qui engagent l’avenir budgétaire de la région
La variable déterminante reste la soutenabilité budgétaire. Dans la zone UEMOA, les États sont soumis à des critères de convergence qui limitent le déficit public à 3 % du PIB. Maintenir des subventions carburant massives, comme Abidjan l’a fait avec 725 milliards de FCFA en 2022, dans un contexte de pression sur les recettes fiscales et de service de la dette en hausse pose mécaniquement la question de la marge disponible pour d’autres dépenses prioritaires : éducation, santé, infrastructures.
Pour les investisseurs et les partenaires au développement, l’équation est lisible : tant que les prix à la pompe sont administrés en deçà du coût réel, le signal prix ne fonctionne pas, l’efficacité énergétique n’est pas incitée, et la charge budgétaire se cumule. Pour les décideurs publics, la contrainte est inverse : toute hausse visible des prix carburant est un signal politique immédiat, directement ressenti par des ménages déjà fragilisés par l’inflation.
La fermeture ou la menace de fermeture du détroit d’Ormuz n’a fait qu’accélérer l’échéance d’un arbitrage que les gouvernements de la région repoussaient. La question n’est plus de savoir si les dispositifs de subvention universelle sont viables à long terme, les chiffres répondent clairement par la négative, mais à quelle vitesse et selon quelles modalités de compensation sociale les États d’Afrique de l’Ouest pourront engager leur réforme sans fracturer leur cohésion sociale.
Sources
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Côte d’Ivoire, Sénégal, Mali : les dessous des écarts de prix à la pompe : Jeune Afrique, 2024
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Les subventions sur le carburant et le gaz ont coûté 725 milliards FCFA en 2022 : Sika Finance, 2023
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Prix de l’essence et du gasoil maintenus pour septembre 2024 : Agence Ivoirienne de Presse, septembre 2024
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Nigeria : fin des subventions carburant, le président appelle à la patience : Le Monde, juin 2023
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FMI, rapport de consultation Afrique centrale 2023 : Fonds monétaire international, 2023
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Flash conjoncture : évolution des prix du pétrole en dent de scie : Direction générale du Trésor (France), juillet 2025
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Rapport de la Cour des comptes du Maroc sur le système de compensation, 2014 : Cour des comptes du Maroc, 2014
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Annuaire des statistiques des hydrocarbures en Côte d’Ivoire : Direction générale des Hydrocarbures (Côte d’Ivoire), 2024
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En Afrique, les gouvernements tournent le dos aux subventions au carburant : Le Monde, octobre 2023
- Prix carburants Côte d’Ivoire : la pompe ivoirienne rattrapée par la crise d’Ormuz
- Subventions carburant au Ghana : le FMI met en garde Accra contre un retour en arrière budgétaire
- Chine-Niger : le pari pétrolier de Tiani face au défi de la rente nationale
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