Gabon : la traque des avoirs Bongo, entre État de droit et légitimation politique

La rédaction

août 28, 2026

Deux ans après le coup d’État d’août 2023, les nouvelles autorités gabonaises multiplient les procédures judiciaires contre l’ancien cercle du pouvoir. La récupération des biens attribués à la famille Bongo constitue à la fois une priorité affichée et un instrument de communication pour le régime du général Oligui Nguema. Mais l’histoire africaine des transitions invite à distinguer l’offensive symbolique de l’effectivité juridique.

Un arsenal judiciaire rapidement mis en place

Dès les premières semaines suivant la prise du pouvoir, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) a activé l’appareil judiciaire gabonais contre plusieurs figures de l’ancien régime. La Cour criminelle spéciale de Libreville est devenue la juridiction centrale de ce volet pénal de la transition : c’est devant elle qu’ont été instruits et jugés les dossiers visant Sylvia Bongo Ondimba, épouse de l’ancien président, et Noureddin Bongo Valentin, son fils, tous deux poursuivis pour détournement de deniers publics, corruption, blanchiment, haute trahison et malversations financières en bande organisée. Les deux prévenus ont été condamnés par contumace à vingt ans de prison chacun, une sentence symboliquement forte mais techniquement fragile tant que leur extradition reste hypothétique.

Le parquet de Libreville a également mis en examen Jessye Ella Ekogha et plusieurs autres proches de la présidence déchue, sur des chefs comparables. Ces procédures s’inscrivent dans un processus que les nouvelles autorités qualifient de « moralisation de la vie publique gabonaise », formule qui, dans la région, accompagne invariablement les premières semaines des régimes issus de coups d’État.

Le patrimoine identifié à l’étranger : des chiffres à manier avec prudence

Parallèlement aux procédures internes, c’est surtout la dimension internationale des avoirs présumés qui retient l’attention des observateurs. En France, où l’enquête ouverte sur les biens mal acquis gabonais remonte à plus d’une décennie, la justice a clos l’instruction en avril 2025, le parquet national financier ayant requis le renvoi en correctionnelle de plusieurs membres de la famille Bongo. Le patrimoine immobilier et mobilier sous enquête en France a été évalué à au moins 85 millions d’euros dans les pièces judiciaires les plus récentes, un chiffre qui exclut les avoirs identifiés dans d’autres juridictions.

À Dubaï, une enquête journalistique menée dans le cadre du projet Dubai Unlocked a mis en lumière des appartements et villas attribués à des membres du clan pour une valeur estimée à environ 6 millions d’euros. Le Luxembourg, de son côté, fait l’objet d’investigations mais sans évaluation globale rendue publique à ce stade. Si l’on s’en tient aux seuls montants explicitement documentés par des sources judiciaires ou journalistiques sérieuses, le total identifié avoisine les 91 millions d’euros, une somme significative, mais bien inférieure aux chiffres fantaisistes parfois cités dans des médias peu sourcés, qui évoquent des fortunes personnelles de plusieurs milliers de milliards de francs CFA sans fondement documentaire vérifiable.

La position officielle de Paris reste, depuis août 2023, celle d’une non-intervention politique dans les dossiers judiciaires : l’Élysée renvoie aux magistrats indépendants toute question sur le devenir des biens, sans annoncer de gel administratif spécifique. La coopération judiciaire entre les deux pays se poursuit dans le cadre des mécanismes ordinaires d’entraide pénale internationale.

La tentation du miroir guinéen

Pour évaluer les perspectives réelles de ces procédures, le cas guinéen offre un précédent instructif. Depuis le coup d’État de Mamadi Doumbouya en septembre 2021, la junte de Conakry a engagé des procédures contre 187 personnalités de l’ère Alpha Condé, ordonné le gel de leurs avoirs et procédé à des expulsions de domaines publics illégalement occupés. Dans certains dossiers, les annonces ont été spectaculaires : pour le seul ancien ministre de la Défense Mohamed Diané, les autorités ont annoncé la saisie de 60 millions de dollars en cash, de 75,8 kg d’or, de villas, d’hôtels et de participations minières, pour un total revendiqué de 1,2 milliard de dollars.

Or la distinction entre les annonces de saisie et les montants effectivement intégrés aux budgets de l’État reste, dans le cas guinéen comme dans d’autres transitions africaines, très difficile à établir. Les procédures s’étirent, les contestations judiciaires s’accumulent, et le bilan consolidé des sommes réellement recouvrées n’a jamais été rendu public de manière transparente. C’est précisément ce qu’illustre la littérature spécialisée sur le recouvrement d’avoirs : selon les estimations relayées par l’initiative StAR de l’ONUDC et par l’UNCTAD, environ 1 à 2 % seulement des avoirs mal acquis identifiés à l’échelle mondiale ont effectivement été recouvrés et versés aux budgets nationaux depuis 1999. Entre 5 milliards de dollars restitués en quinze ans et des flux détournés estimés en centaines de milliards, l’écart dit tout de la difficulté structurelle du processus.

Les limites opérationnelles du cadre gabonais

Sur le plan strictement juridique, le Gabon dispose des bases normatives requises : il a ratifié la Convention des Nations Unies contre la corruption (CNUCC), dont le chapitre V sur le recouvrement d’avoirs prévoit les mécanismes de gel, confiscation, entraide judiciaire internationale et restitution. Le code de procédure pénale gabonais intègre par ailleurs des dispositions compatibles avec les standards du Statut de Rome.

Mais l’effectivité de ce cadre est une autre affaire. Un rapport d’évaluation mutuelle du GABAC publié en 2023, le groupe d’action contre le blanchiment en Afrique centrale, constatait que la coopération internationale du Gabon en matière de lutte contre le blanchiment et de recouvrement d’avoirs était « non active et insatisfaisante », sans cas abouti documenté démontrant un usage effectif des mécanismes d’entraide. Les circuits de traitement des commissions rogatoires internationales, la coordination interinstitutionnelle et la capacité d’instruction des dossiers transfrontaliers complexes restent des points faibles structurels que le changement de régime n’a pas mécaniquement corrigés.

C’est là que réside la tension fondamentale de l’offensive judiciaire d’Oligui Nguema : les procédures engagées sont réelles, les juridictions compétentes identifiées, et certaines condamnations ont été prononcées. Mais la capacité concrète de l’État gabonais à transformer ces verdicts et ces saisies annoncées en flux budgétaires effectifs dépend d’une chaîne de coopération internationale longue, technique et coûteuse, que ni la volonté politique affichée ni les déclarations publiques ne peuvent court-circuiter.

Légitimation politique ou refondation réelle ?

La question qui se pose aux observateurs n’est pas de savoir si les procédures sont fondées, les faits de corruption et de détournement sous l’ère Bongo sont largement documentés, et la justice doit en connaître. Elle est de savoir dans quelle mesure ces procédures servent un projet durable de gouvernance transparente ou constituent avant tout un outil de distinction politique pour un régime qui cherche à consolider sa légitimité.

Plusieurs indices méritent attention. La chronologie des annonces judiciaires coïncide régulièrement avec des moments de tension politique ou de débats sur la durée de la transition. Les procédures se concentrent presque exclusivement sur l’ancien cercle Bongo, sans qu’une réforme structurelle des mécanismes de contrôle budgétaire ou de transparence patrimoniale des nouveaux dirigeants soit parallèlement engagée. Enfin, l’absence de communication précise sur l’utilisation des avoirs éventuellement récupérés, quels montants, pour quels programmes, affaiblit la portée réformatrice du discours.

L’expérience régionale est, de ce point de vue, peu encourageante. Au Sénégal, où la « traque des biens mal acquis » avait été érigée en priorité de gouvernance sous Macky Sall dès 2012, le bilan a été jugé très contrasté par les analystes, entre dossiers instrumentalisés contre des adversaires politiques et récupérations effectives marginales. La question gabonaise s’inscrit dans cette même tension structurelle entre la nécessité légitime de rendre des comptes sur le passé et la tentation de faire de la justice un instrument de la politique du moment.

La solidité de l’État de droit au Gabon se mesurera moins aux condamnations prononcées en l’absence des accusés qu’à la capacité des institutions judiciaires à fonctionner de manière indépendante, y compris, le moment venu, à l’égard de ceux qui dirigent aujourd’hui la transition.

Sources