Au Niger, la hausse des prix alimentaires n’est plus seulement un indicateur statistique : c’est une pression quotidienne qui remodèle les arbitrages des ménages et fragilise l’ensemble de la chaîne économique. Derrière les chiffres officiels, une réalité plus structurelle s’impose celle d’un système bancaire qui s’t est replié sur lui-même depuis le coup d’État de juillet 2023, coupant les petits commerçants des liquidités dont ils avaient besoin pour faire tourner leurs étals.
Un panier alimentaire de plus en plus inaccessible
En juillet 2025, le panier alimentaire moyen au Niger atteignait 39 200 francs CFA, soit une hausse de 2 % sur un mois selon les données de l’INS Niger. Ce chiffre, mesuré dans un contexte de remontée de l’inflation alimentaire la FAO estimait celle-ci à 22,7 % en glissement annuel en juillet 2025 traduit une détérioration persistante du pouvoir d’achat réel des ménages les plus modestes.
Le contraste avec l’inflation alimentaire de pointe enregistrée en 2024 est saisissant : selon le FMI, les prix des denrées alimentaires avaient bondi de 24,5 % en glissement annuel en juin 2024, tandis que l’inflation globale atteignait 15,4 %, faisant du Niger le seul pays de l’UEMOA à maintenir durablement une inflation à deux chiffres. La BCEAO attribue cette trajectoire à une combinaison de facteurs : chocs agricoles répétés, perturbations des corridors logistiques, et restrictions commerciales liées à la fermeture partielle de la frontière avec le Bénin, qui a renchéri les coûts d’importation sur les marchés urbains.
Sur les marchés de Niamey, le ressenti est immédiat. « Vraiment, au Niger, la vie est chère. Aujourd’hui, la viande, vraiment, c’est cher. Avec 1 000 francs CFA, on ne peut pas avoir de viande. Il faut faire un crédit chez le boutiquier… Vraiment, l’État doit revoir cela pour nous aider, nous, en tant que femmes, afin que nous puissions nous occuper des condiments. Pour pouvoir gérer nos foyers. Vraiment, ça ne va pas », témoigne Oumou Gérard, cheffe de ménage à Niamey, citée par DW. Hadjia Mamati, une autre habitante, résume la situation en termes encore plus denses : « La vie est devenue d’une difficulté extrême, ici et dans le Niger tout entier. Aujourd’hui, les gens pauvres se débattent par tous les moyens pour réussir à rendre leur vie agréable. Même la nourriture qu’ils doivent manger est difficile à obtenir. »
Ces témoignages illustrent une réalité mesurable : les sommes qui permettaient auparavant de couvrir plusieurs jours de dépenses alimentaires 5 000 francs CFA dans l’usage courant ne représentent plus qu’une aide marginale pour un ménage composé de plusieurs personnes.
Le crédit bancaire Niger : un levier grippé depuis 2023
La dimension la moins visible de cette crise du pouvoir d’achat est aussi la plus structurante : l’effondrement du crédit bancaire aux petits commerçants. Selon le rapport annuel 2024 de la BCEAO, le volume total de crédits bancaires mis en place au Niger a reculé de 17,5 % en 2024, pour s’établir à 589,8 milliards de francs CFA. Plus significatif encore : les crédits accordés aux sociétés non financières privées ont chuté de 31,5 %, un recul qui frappe de plein fouet les opérateurs du commerce de détail et du négoce alimentaire.
Ce mouvement de retrait a été amorcé dès l’été 2023. Au lendemain du coup d’État, les sanctions de la CEDEAO avaient provoqué des tensions de trésorerie immédiates dans le système bancaire nigérien : les banques avaient instauré des plafonds de retrait aux guichets automatiques, généralement compris entre 50 000 et 200 000 francs CFA par opération. Si la BCEAO avait alors maintenu des lignes de refinancement à court terme pour éviter un effondrement du système de paiement, les effets sur la distribution du crédit à l’économie réelle ont été durables.
Illa Jikan Taguimba, commerçant au marché Dar Es Salam de Niamey, en décrit les conséquences concrètes avec une précision qui vaut mieux que les courbes de la banque centrale : « Le vrai problème auquel les gens font face, aujourd’hui, c’est le manque de liquidités. Et quand l’argent manque, l’acheteur trouve forcément que tout est cher. Très sincèrement, ce n’est plus le moment de vendre à crédit. Auparavant, les banques soutenaient les commerçants en leur accordant des crédits remboursables petit à petit. Aujourd’hui, les banques ne donnent plus de crédit. »
Ce témoignage pointe une réalité en cascade : privés d’accès au crédit bancaire, les commerçants ne peuvent plus honorer leurs facilités de paiement auprès de leurs grands fournisseurs, ce qui pèse sur leur capacité de réapprovisionnement. La rareté de certains produits frais sur les marchés nigériens, conjuguée à la hausse des coûts d’importation, complète ce tableau d’un secteur commercial sous tension structurelle.
Le crédit informel : un filet de sécurité qui se resserre lui aussi
Face au retrait des banques, les ménages modestes se tournent massivement vers le crédit informel auprès des boutiquiers. Ce mécanisme acheter les condiments de la journée « à ardoise » pour régler en fin de semaine ou en fin de mois n’est pas nouveau dans les économies sahéliennes. Au Mali, des études documentent depuis plusieurs années un marché du mil structurellement fondé sur le crédit commercial, où les chaînes d’endettement entre ménages et commerçants constituent un filet de survie en période de soudure.
Mais ce filet se resserre au Niger précisément parce que les boutiquiers qui accordaient ces facilités puisaient eux-mêmes dans des lignes de crédit bancaires. Aujourd’hui, leur capacité à différer les paiements de leur clientèle se réduit au rythme de leur propre assèchement financier. Le résultat est une tension à chaque niveau de la chaîne : les grands fournisseurs n’accordent plus de délais aux commerçants, qui ne peuvent plus en accorder aux ménages, lesquels doivent arbitrer entre réduire les quantités ou sauter des repas.
Dans les zones fragilisées par l’insécurité —Tillabéry, Diffa, le nord-ouest de Tahoua , la pression est encore plus marquée. Le dernier rapport du CILSS indique que plus de 1,8 million de personnes étaient classées en phase 3 ou plus du Cadre Harmonisé pour la période octobre-décembre 2025, avec des poches atteignant la phase 4 (Urgence) parmi les populations déplacées. Dans ces contextes, le crédit informel est souvent la seule interface entre un ménage et l’alimentation quotidienne.
Les dispositifs publics : une réponse partielle, une portée incertaine
Face à cette pression, le gouvernement de transition a mobilisé l’Office des produits vivriers du Niger (OPVN) pour conduire des ventes de céréales à prix modéré. Le dispositif, financé notamment par un prêt de 25 milliards de francs CFA obtenu auprès de Coris Bank, a permis de commercialiser du riz à 13 500 francs CFA le sac de 25 kg au lieu de 17 000 francs CFA, et d’étendre les opérations à plusieurs régions : Diffa, Dosso, Maradi, Tahoua, Tillabéri, Zinder et Niamey. Pour la seule capitale, l’édition 2025 a bénéficié d’un quota de 850 tonnes, réparties entre riz, mil, maïs et sorgho.
Ces opérations jouent un rôle d’amortisseur réel, mais leur portée est limitée par plusieurs contraintes. D’abord, les volumes : 71 800 tonnes écoulées sur une prévision de 120 000 illustrent les difficultés logistiques d’exécution. Ensuite, la question du ciblage : les ventes à prix modéré supposent que les ménages vulnérables puissent se déplacer jusqu’aux points de vente et disposer du numéraire nécessaire à l’achat ce qui n’est pas garanti lorsque le manque de liquidités est précisément le problème central. Enfin, l’approvisionnement lui-même dépend partiellement d’importations 60 000 tonnes de riz en provenance du Togo, 21 500 tonnes depuis le Burkina Faso dans un contexte de corridors logistiques perturbés.
La Banque mondiale, dans ses projections récentes, souligne que le repli de l’inflation alimentaire attendu en 2025 serait lié à une bonne saison agricole et à ces mesures d’approvisionnement ciblées. Le FMI formule un diagnostic similaire, tout en notant que la durabilité du redressement dépend de la levée des entraves structurelles aux échanges et d’un retour des financements vers l’économie productive.
Un nœud structurel qui appelle des réponses à plusieurs niveaux
La crise du pouvoir d’achat alimentaire au Niger en 2025 n’est pas un simple épisode saisonnier de hausse des prix. Elle est le produit d’une accumulation de chocs : politique d’abord, avec les sanctions et leurs effets durables sur le système bancaire ; climatique ensuite, avec des récoltes irrégulières qui fragilisent l’offre locale ; logistique enfin, avec des corridors d’importation coûteux et incertains.
La réponse publique ventes à prix modéré, reconstitution des stocks est nécessaire mais insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’une restauration du crédit bancaire aux acteurs du petit commerce. C’est là que se joue en réalité la capacité des ménages à accéder à une alimentation suffisante au quotidien : non pas seulement à travers les prix affichés sur les marchés, mais à travers la fluidité des circuits de financement qui permettent aux commerçants de s’approvisionner et à leurs clients de consommer. Tant que l’assèchement des liquidités bancaires dans le système nigérien n’est pas résorbé, les filets de sécurité alimentaire resteront des pansements sur une fracture économique plus profonde.
Sources
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Au Niger, les ménages à l’épreuve de la vie chère — DW Afrique, 2025
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Rapport annuel 2024 de la BCEAO — BCEAO, juillet 2025
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Rapport sur les conditions de banque dans l’UEMOA 2024 — BCEAO, 2025
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Note de conjoncture Niger, 1er trimestre 2025 — INS Niger, 2025
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Alerte prix alimentaires Niger – FAO GIEWS — FAO, juillet 2025
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Article IV du FMI sur le Niger 2026 — FMI, 2026
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Niger : l’extrême pauvreté a baissé à 45,3 % en 2024, mais les fragilités persistent — Agence Ecofin / Banque mondiale, 2025
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Fiche de communication régionale Cadre Harmonisé décembre 2025 — CILSS/AGRHYMET, janvier 2026
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Niger – pourquoi la chute du crédit bancaire freine l’économie — Sidikou Gade, LinkedIn, 2024
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Lancement de l’opération 2025 de vente de céréales à prix modéré à Niamey — Niger Diaspora, 2025
- Nigeria : l’inflation alimentaire résiste, la Banque centrale maintient le cap monétaire
- Niger FMI : un nouveau décaissement de 33 millions de dollars malgré un contexte toujours sous tension
- Budget Niger 2026 : la guerre absorbe les marges de manœuvre de Niamey
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