Togo : derrière Zingman, jusqu’où va le rapprochement de Faure Gnassingbé avec Moscou ?

La rédaction

septembre 1, 2026

Derrière l’accélération diplomatique entre le Togo et la Russie se profile une figure discrète : Alexander Zingman, entrepreneur biélorusse à la tête d’Aftrade, qui orchestre deux dossiers sensibles pour le compte de Faure Gnassingbé. Ce mouvement s’inscrit dans une stratégie de diversification assumée par Lomé, dont les contours vont bien au-delà du seul canal biélorusse.

Zingman, architecte discret d’un rapprochement trilatéral

Alexander Zingman n’est pas un inconnu des chancelleries africaines. Cet homme d’affaires biélorusse-américain, dirigeant d’Aftrade DMCC, société basée à Dubaï, s’est taillé une réputation d’intermédiaire entre Minsk et les capitales subsahariennes, notamment dans les secteurs de l’équipement agricole et industriel. Au Zimbabwe, il a été nommé consul honoraire et a décroché d’importants contrats de mécanisation agricole dans le sillage des visites officielles de Loukachenko. En RDC, il a été brièvement détenu en 2021 dans le cadre d’une affaire de soupçons de trafic d’armes accusations qu’il a formellement niées.

C’est aujourd’hui au Togo que Zingman concentre ses efforts. Selon Africa Intelligence, il œuvre simultanément à l’organisation d’une visite officielle de Faure Gnassingbé à Minsk et à la facilitation de l’ouverture de la future ambassade togolaise à Moscou. Deux dossiers qui s’emboîtent dans une dynamique plus large, celle du rapprochement progressif entre Lomé et l’axe russo-biélorusse.

Ses liens avec l’entourage de Loukachenko sont documentés par plusieurs enquêtes : Zingman est décrit comme un relais commercial de l’État biélorusse en Afrique, ayant bénéficié de contrats conclus dans le sillage de coopérations officielles. Des investigations le relient également à Viktar Sheiman, figure de l’appareil sécuritaire biélorusse. Aftrade apparaît ainsi moins comme une simple entreprise commerciale que comme un véhicule d’influence, à mi-chemin entre intérêts privés et agenda étatique.

La visite au Kremlin : un tournant documenté

Le 19 novembre 2025, Faure Gnassingbé s’est rendu au Kremlin pour une rencontre avec Vladimir Poutine. L’événement n’a rien d’anodin : il s’agit de la première visite d’un chef d’État togolais à Moscou depuis des décennies. Selon le Kremlin, un accord sur les fondements des relations entre la Fédération de Russie et la République togolaise a été signé à cette occasion, avant d’être ratifié par Poutine. Plusieurs médias font également état d’un accord de coopération militaire bilatéral entériné lors de cette rencontre, prévoyant formation des forces armées togolaises, partage de renseignements, exercices conjoints et accès réciproque aux ports militaires.

Ce dernier point est particulièrement notable. Comme le relevait Le Monde, la marine militaire russe disposerait désormais d’un accès privilégié au port de Lomé, ce qui représenterait un ancrage stratégique inédit dans le golfe de Guinée, une zone jusqu’ici préservée de la présence navale russe.

Sur le plan diplomatique, la réouverture des ambassades des deux pays a été annoncée autour de la visite. La Russie prépare l’ouverture d’une mission diplomatique à Lomé un dossier en gestation depuis au moins novembre 2024, avec une ordonnance russe signée en juin 2025 pour lancer la reprise des activités de l’ambassade. L’ouverture effective semble désormais attendue pour 2026, après un premier objectif de 2025 non tenu. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a confirmé ce projet lors d’une rencontre avec son homologue togolais Robert Dussey en décembre 2025.

Une diversification militaire qui regarde aussi vers le Brésil

La lecture d’un alignement simple sur Moscou achoppe cependant sur plusieurs réalités. Le Togo mène simultanément des négociations avec d’autres partenaires, y compris occidentaux, pour moderniser ses capacités de défense. L’illustration la plus frappante en est le dossier Embraer : selon plusieurs sources spécialisées, Lomé serait le client africain non identifié qui a conclu fin décembre 2024 un contrat avec le constructeur brésilien pour l’acquisition de quatre appareils A-29 Super Tucano, un avion d’attaque légère destiné aux opérations contre-insurrectionnelles. Le montant estimé du contrat avoisine les 70 à 82 millions de dollars. Ni Embraer ni le gouvernement togolais n’ont publiquement confirmé l’identité de l’acheteur, mais les indices convergent vers Lomé selon les analystes du secteur. La livraison serait attendue d’ici fin 2026.

Ce choix brésilien, qui s’opère en parallèle du rapprochement avec Moscou, dit quelque chose d’essentiel sur la posture stratégique de Gnassingbé : Lomé entend diversifier ses fournisseurs de sécurité sans créer de dépendance exclusive envers un seul partenaire. Le ministre russe de la Défense Andreï Beloussov était attendu à Lomé en mars 2026 signe que la coopération militaire avec Moscou avance concrètement mais cela n’empêche pas Lomé de regarder ailleurs pour son aviation d’attaque.

Une neutralité soigneusement entretenue à l’ONU

Cette posture de diversification se retrouve dans le comportement du Togo aux Nations unies. Entre 2022 et 2025, Lomé a systématiquement opté pour l’abstention ou l’absence lors des principales résolutions de l’Assemblée générale condamnant l’invasion russe de l’Ukraine. Le Togo était absent au vote du 2 mars 2022, puis s’est abstenu lors des scrutins ultérieurs, en mars 2022, en mars 2023, et encore en 2025. Cette ligne prudente, que Togoweb a qualifiée d’abstentionnisme assumé, n’est pas une surprise : elle correspond à une tradition diplomatique togolaise qui refuse les assignations trop nettes et préserve la marge de manœuvre vis-à-vis de tous les grands acteurs.

Sur le plan économique, la Russie est déjà le deuxième fournisseur du Togo, représentant 8,9 % des importations au troisième trimestre 2024, pour une valeur d’environ 45,6 milliards de FCFA, selon les indicateurs douaniers togolais. Ce poids commercial préexistait au rapprochement politique récent et en constitue un substrat solide.

Zingman, relais parmi d’autres

Dans cet ensemble, Zingman occupe une place réelle mais délimitée. Il n’est pas le seul canal du rapprochement russo-togolais, ni même son moteur principal : les institutions diplomatiques des deux États, les ministères de la Défense et des Affaires étrangères, jouent leur rôle propre. Ce que Zingman incarne, c’est plutôt la figure de l’entrepreneur-intermédiaire qui fluidifie les contacts, facilite les rendez-vous et ouvre des portes en échange, vraisemblablement, d’un accès commercial privilégié sur des marchés en construction.

Ce modèle n’est pas propre à la Biélorussie. La Russie elle-même a longtemps utilisé des acteurs non étatiques comme relais de son influence en Afrique subsaharienne, du réseau Prigojine à des structures comme AFRIC ou diverses associations d’affaires. La particularité d’Aftrade tient à son positionnement à cheval entre Minsk et Moscou, à un moment où les deux capitales coordonnent de plus en plus leur pénétration des marchés africains.

Pour le Togo, la question qui se pose n’est pas tant celle de la nature de sa relation avec Moscou un rapprochement progressif et documenté que celle de sa capacité à en maîtriser les termes. Lomé accepte des accords militaires et des facilités portuaires en échange d’une reconnaissance diplomatique, de soutiens économiques et d’une couverture sécuritaire dans une région déstabilisée. Mais jusqu’où cette logique de diversification tous azimuts peut-elle tenir face à des partenaires qui, eux, attendent tôt ou tard un alignement plus net ?


Sources