Le référendum constitutionnel du 30 août a officialisé une refonte profonde des institutions bissau-guinéennes, avec 70 % de voix favorables et un taux de participation d’un peu plus de 55 % selon la Commission nationale des élections. Mais derrière ces chiffres, c’est une guerre politique ouverte qui se profile : à quelques mois des élections législatives et présidentielle prévues en décembre, l’opposition accuse la junte au pouvoir d’avoir taillé un texte sur mesure pour faciliter le retour d’Umaro Sissoco Embaló.
Un régime présidentialiste sorti de nulle part
La nouvelle Constitution transforme structurellement l’architecture institutionnelle bissau-guinéenne. Selon Jeune Afrique, le texte instaure de facto un régime présidentiel, en confiant au chef de l’État des prérogatives autrefois partagées avec le Premier ministre et le Parlement. Le président nomme désormais le Premier ministre et les membres du gouvernement, peut les révoquer sans que la majorité parlementaire ait son mot à dire, et conserve le droit de dissoudre l’Assemblée nationale en cas de « crise politique profonde ». Il peut également faire tomber le gouvernement s’il estime que ce dernier n’applique pas son programme.
Ce n’est pas le seul changement notable. RFI rapporte que le nombre de députés est réduit de 102 à 65, et que les partis obtenant moins de 4 % des voix aux législatives pourront être dissous. Ces deux dispositions, combinées, réduisent mécaniquement la représentation pluraliste et fragilisent les formations politiques secondaires qui constituent souvent les contrepoids aux grandes configurations au pouvoir.
Symbole discret mais significatif : l’Assemblée nationale populaire, héritière de la tradition institutionnelle du PAIGC depuis l’indépendance, est rebaptisée simplement « Assemblée nationale ». Un changement sémantique qui n’est pas anodin dans un pays où l’histoire constitutionnelle est indissociable des luttes pour la souveraineté nationale.
L’opposition dénonce un texte politique, pas constitutionnel
La réaction de l’opposition bissau-guinéenne est cinglante. « Cette Constitution est montée de toutes pièces pour le retour de l’ancien président », a-t-elle déclaré, selon Le Figaro. Le texte vise, selon ses adversaires, à réunir les conditions institutionnelles du retour d’Umaro Sissoco Embaló, renversé lors du coup d’État du 26 novembre 2025, qui avait depuis séjourné au Sénégal puis à l’étranger avant de se déclarer candidat à sa réélection.
Le parcours d’Embaló illustre l’étendue de l’enchevêtrement entre parcours personnel et architecture constitutionnelle. Ministre, Premier ministre entre novembre 2016 et janvier 2018, président depuis février 2020, il avait également exercé la présidence tournante de la CEDEAO à partir de juillet 2022. Sa longévité institutionnelle, et le fait qu’il ait finalement annoncé sa candidature après avoir d’abord exclu cette option, alimentent les soupçons sur sa capacité à instrumentaliser les réformes en cours.
La critique porte notamment sur le processus constituant lui-même. La réforme a été rédigée et adoptée par un organe législatif de transition, non élu, avant d’être soumise à référendum. Pour la société civile et une partie de l’opposition relayée par RFI, c’est précisément cette origine qui pose un problème de légitimité politique et démocratique : un pouvoir de transition ne peut pas, sans débat contradictoire et constituante représentative, remodeler l’architecture fondamentale d’un État.
Un Parlement amoindri, une élection sous contrainte
La réduction du nombre de sièges parlementaires, de 102 à 65, n’est pas qu’un ajustement technique. Dans un pays comme la Guinée-Bissau, où l’instabilité chronique a produit neuf coups d’État ou tentatives depuis l’indépendance en 1974 et trois Constitutions successives, la réduction de la représentation parlementaire érode mécaniquement la capacité du Parlement à servir de contrepoids à l’exécutif.
Le seuil de 4 % en deçà duquel un parti peut être dissous ajoute une autre couche de fragilisation. Dans un système déjà marqué par la fragmentation partisane et les coalitions instables, cette disposition avantage structurellement les grands partis capables de fédérer, et pénalise les formations émergentes ou régionales. L’effet sur la compétition électorale de décembre pourrait être déterminant pour la configuration du futur Parlement.
L’Africa Center for Strategic Studies souligne que le référendum s’est déroulé dans un contexte global de refonte des règles du jeu à l’approche d’un scrutin déjà complexe. Les nouvelles règles d’éligibilité, nationalité bissau-guinéenne, 21 ans minimum, inscription sur les listes, s’accompagnent d’une obligation pour les partis de présenter au moins 36 % de femmes sur leurs listes, une mesure en apparence progressiste, mais qui dans un paysage partisan peu structuré peut fonctionner comme un obstacle supplémentaire pour les organisations les moins dotées en ressources.
Le spectre régional : quand les réformes constitutionnelles servent le pouvoir
La Guinée-Bissau n’est pas un cas isolé dans la sous-région. La Guinée de Sékou Doumbouya avait précédé ce mouvement avec la réinitialisation du compteur de mandats présidentiels en 2020, permettant à Alpha Condé de se représenter, avant d’être lui-même renversé. Dans d’autres cas, comme au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, ce sont des changements anticonstitutionnels, plutôt que des révisions formelles, qui ont reconfiguré les architectures de pouvoir. La tendance de fond, documentée par l’Institut d’études de sécurité, est celle d’une érosion progressive des mécanismes de contre-pouvoir, par voie légale ou par la force.
La réaction des organisations régionales face à la Guinée-Bissau post-coup d’État de novembre 2025 a été ferme : la CEDEAO a suspendu le pays de ses instances décisionnelles et réclamé un retour à l’ordre constitutionnel, tandis que l’Union africaine qualifiait la situation d’atteinte grave à l’ordre démocratique. Ces positions, formulées avant le référendum, n’ont pas empêché la tenue du scrutin ni modifié substantiellement la trajectoire du pays.
Décembre comme test de vérité
Le vrai verdict de la réforme constitutionnelle sera rendu en décembre. Si Embaló se présente et l’emporte dans un cadre institutionnel reconfiguré en sa faveur, l’accusation de l’opposition aura trouvé sa validation dans les urnes elles-mêmes. Si la compétition reste ouverte et produit une alternance, le texte constitutionnel pourrait s’avérer, a posteriori, moins déterminant qu’il n’y paraît.
Mais en Guinée-Bissau, l’histoire institutionnelle invite à la prudence : depuis 1974, aucune Constitution n’a suffi à stabiliser durablement les rapports de force. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si le nouveau texte favorise un candidat en particulier, mais si les acteurs politiques et militaires qui comptent sont prêts, cette fois, à reconnaître un résultat qui leur serait défavorable.
Sources
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Jeune Afrique – La junte modifie la Constitution et instaure un régime présidentiel : Jeune Afrique, 2026
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RFI – Le projet de Constitution renforçant les pouvoirs du président ne fait pas l’unanimité : RFI Afrique, 2026
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Africa Center for Strategic Studies -Référendum constitutionnel en Guinée-Bissau : explication : Africa Center, 2026
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Wikipedia – Umaro Sissoco Embaló : Wikipédia
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ISS Africa – Repenser la gestion des changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique de l’Ouest : Institut d’études de sécurité / Wathi, 2024
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DW – CEDEAO et UA pour restaurer l’ordre en Guinée-Bissau : Deutsche Welle, 2025
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ISS Africa – Guinée-Bissau : Policy Brief sur l’instabilité institutionnelle : Institut d’études de sécurité, date non précisée
- Référendum constitutionnel en Guinée-Bissau : la junte cherche à bétonner son pouvoir avant les élections
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