Les paiements ne sont plus un simple guichet de services pour les banques africaines : ils sont en train de devenir leur colonne vertébrale. C’est la thèse centrale que défend Margaret Nienaber, directrice des opérations du groupe Standard Bank, dans une tribune publiée en septembre 2026. Les chiffres qu’elle avance donnent la mesure de la transformation en cours et interrogent sur la recomposition des équilibres bancaires à l’échelle du continent.
Des volumes qui dépassent l’entendement
Au premier semestre 2026, Standard Bank a traité 88 000 milliards de rands en paiements, soit plus de onze fois le produit intérieur brut annuel de l’Afrique du Sud. Le chiffre est vertigineux, mais il dit moins l’état d’une banque qu’il ne révèle une mutation structurelle : les flux monétaires que les établissements bancaires orchestrent ont cessé d’être proportionnels à leur bilan. La banque devient un nœud de traitement autant qu’un créancier.
Cette réalité arithmétique conduit Nienaber à formuler un diagnostic qui mérite d’être pris au sérieux : « Les paiements deviennent de plus en plus le système d’exploitation même des banques. » L’image informatique est délibérée. Dans un système d’exploitation, toutes les applications s’exécutent mais l’OS contrôle l’accès aux ressources fondamentales. Appliquer cette logique à la banque, c’est dire que celui qui maîtrise les flux de paiement maîtrise, en dernière instance, la relation avec le client et la connaissance de ses comportements économiques.
Ce modèle n’est pas sans attrait pour les directions générales : les paiements présentent une faible intensité capitalistique, une récurrence élevée et une capacité à générer des données transactionnelles que les autres activités bancaires ne produisent pas au même rythme. Dans un environnement où les régulateurs africains imposent des exigences en fonds propres croissantes, le segment paiements offre des marges sans mobiliser autant de capital que le crédit.
Le corridor Afrique-Asie comme terrain d’expérimentation
La stratégie de Standard Bank ne se lit pas seulement dans ses volumes internes. Elle se joue aussi sur les corridors transfrontaliers, et notamment sur l’axe Afrique-Chine. Le groupe revendique le statut de première banque africaine directement connectée au système interbancaire transfrontalier chinois CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), et plus de 20 milliards de rands auraient déjà transité par ce corridor depuis le lancement. Il se présente également comme premier fournisseur de compensation en renminbi sur le continent africain.
Cette position n’est pas anodine dans le contexte actuel. Selon les données publiées par Xinhua en 2026 et reprises par plusieurs médias économiques, les encaissements et paiements transfrontaliers en renminbi entre la Chine et l’Afrique ont atteint 155,33 milliards de yuans en 2024, dont 56,37 milliards liés au commerce de marchandises. Avec un commerce bilatéral Chine-Afrique évalué à 295,6 milliards de dollars la même année, la part du yuan dans les règlements demeure encore minoritaire mais progresse à un rythme que les banquiers centraux ne peuvent plus ignorer.
Standard Bank n’est pas seule sur ce terrain. Afreximbank, institution panafricaine basée au Caire, est également connectée directement au CIPS. Du côté d’Ecobank, un mémorandum d’entente signé en décembre 2025 avec Bank of China (Mauritius) ouvre la voie à des solutions de règlement en renminbi sur l’axe Afrique-Chine, avec des négociations en cours pour un service de règlement direct en yuan d’ici fin 2026, selon Reuters. La convergence de ces initiatives dessine une infrastructure financière sino-africaine qui se construit par strates successives, en dehors des circuits dollar traditionnels.
Le PAPSS et la dédollarisation des échanges intra-africains
Parallèlement à l’axe sino-africain, le continent développe sa propre infrastructure de règlement en monnaies locales. Le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS), opéré par Afreximbank et soutenu par l’Union africaine, vise à permettre aux entreprises africaines de régler leurs transactions sans passer par le dollar. En mars 2025, le système a lancé l’Africa Currency Marketplace, une plateforme d’échanges directs de devises africaines dont l’objectif explicite est de réduire la dépendance au billet vert.
Les volumes restent modestes au regard des ambitions : les participants nigérians au PAPSS ont réglé 5,6 milliards de nairas au premier semestre 2025, soit une baisse par rapport aux 11,97 milliards du premier semestre 2024. Ces chiffres partiels illustrent les difficultés d’adoption d’un système qui, pour fonctionner, exige une masse critique de banques connectées et de commerçants prêts à facturer en monnaies locales. L’infrastructure existe ; l’écosystème se construit plus lentement.
La BCEAO, pour sa part, développe une infrastructure commune de paiements instantanés en zone UEMOA. Le gouverneur Jean-Claude Brou a formulé l’ambition en termes qui rappellent étrangement ceux de Nienaber : « il s’agit de faire du paiement instantané un véritable bien public, accessible à tous, avec un coût compétitif et porteur de valeur. » Lorsqu’une banque centrale et une grande banque commerciale utilisent le même vocabulaire infrastructure, système d’exploitation, bien public, c’est que la définition du périmètre stratégique des paiements fait désormais consensus.
La confiance comme actif différentiel face aux fintechs
L’argument central de Nienaber ne porte pas seulement sur les volumes ou la technologie. Il porte sur la confiance. « Dans un monde de plus en plus complexe, la confiance n’est plus un simple sous-produit du secteur bancaire ; elle en est le produit même », écrit-elle. La formulation vise directement les concurrents non bancaires des établissements traditionnels : opérateurs télécoms avec leurs services de mobile money, fintechs spécialisées dans les transferts transfrontaliers, plateformes technologiques qui agrègent les paiements.
Ces acteurs ont capturé une part substantielle des transactions de détail en Afrique, notamment dans les corridors de transferts migratoires et dans les paiements de proximité. Mais ils se heurtent à des limites réglementaires et de crédibilité institutionnelle que les banques, soumises à supervision prudentielle et garantes des dépôts, n’ont pas à surmonter de la même façon. Standard Bank revendique cette position en déclarant rester « neutre quant au système de paiement, mais intransigeant sur l’expérience client » ce qui revient à dire que le groupe ne cherche pas à imposer un rail propriétaire, mais à se positionner comme intermédiaire de confiance sur tous les rails existants.
Actifs numériques et « commerce agentique » : les paris de moyen terme
La tribune de Nienaber s’aventure aussi sur des terrains plus prospectifs. Standard Bank annonce développer des dépôts tokenisés, des stablecoins à usage réglementé et des capacités de conservation d’actifs numériques, selon le principe « même activité, même risque, même réglementation ». Ce positionnement s’inscrit dans un contexte réglementaire sud-africain en cours de clarification : la Banque de réserve d’Afrique du Sud a publié en août 2026 un projet de cadre pour les flux transfrontaliers en crypto-actifs, signalant que les mouvements entre prestataires autorisés et portefeuilles offshore entreront dans le champ de la surveillance des changes.
Plus spéculatif encore est le pari sur le « commerce agentique » : des assistants numériques pilotés par intelligence artificielle qui effectueraient des paiements de manière autonome au nom de leurs utilisateurs. Si ce scénario se matérialise à l’échelle, la question de savoir quelle banque ou quelle infrastructure sera agréée par ces agents pour exécuter les transactions deviendra un enjeu concurrentiel majeur. Être le système d’exploitation des paiements humains, c’est une chose ; l’être pour des agents automatisés qui ne connaissent ni la fidélité ni les coûts de sortie, c’est une autre.
La bataille à venir : contrôle des flux ou contrôle du crédit ?
Le repositionnement de Standard Bank autour des paiements illustre une tendance plus large : sur le continent africain, là où la croissance économique, l’urbanisation et le commerce intra-africain s’accélèrent, l’activité de paiement croît plus vite que le PIB. Les banques qui auront su s’imposer comme infrastructure de ces flux bénéficieront d’un avantage en termes de données, de relation client et de revenus récurrents que le seul portefeuille de crédit ne procure pas.
La question qui demeure ouverte est celle des équilibres géopolitiques sous-jacents à cette infrastructure. Si le yuan progresse dans les règlements Afrique-Asie, si le PAPSS monte en puissance pour les échanges intra-africains, et si les banques africaines se connectent simultanément à CIPS et aux systèmes SWIFT traditionnels, elles pourraient se retrouver à la fois bénéficiaires et arbitres d’une compétition entre architectures monétaires. « Chaque paiement réussi est une promesse tenue », conclut Nienaber. Reste à savoir en quelle monnaie, et sur quel réseau, ces promesses seront tenues demain.
Sources
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Standard Bank : première banque africaine à accéder au CIPS — Standard Bank Group, 2025
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L’Afrique s’ouvre prudemment au système de paiement chinois CIPS — Liberté Actus, 2025
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Ecobank en négociation avec Bank of China pour un règlement direct en yuan — Reuters, avril 2026
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PAPSS : les transactions panafricaines en croissance — PAPSS, site officiel
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Nigeria : les paiements PAPSS reculent de 53 % à 5,6 milliards de nairas — Vanguard Nigeria, janvier 2026
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L’usage du renminbi s’étend en Afrique — Xinhua, septembre 2026
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Afrique : les paiements instantanés frôlent les 2 000 milliards de dollars — Financial Afrik, mars 2026
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Afrique du Sud : projet de cadre réglementaire pour les crypto-actifs transfrontaliers — Reuters, août 2026
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CEDEAO : la BCEAO prépare l’évolution des paiements transfrontaliers — Financial Afrik, juillet 2026
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