Discrets mais désormais identifiés au sein de la garde présidentielle de Brazzaville, des paramilitaires d’Africa Corps, successeur du groupe Wagner sous tutelle du ministère russe de la Défense, assurent depuis environ un an la sécurité rapprochée de Denis Sassou-Nguesso. Ce déploiement n’est pas un fait isolé : il s’inscrit dans un rapprochement russo-congolais qui s’étend désormais aux infrastructures pétrolières et à la diplomatie économique. La question n’est plus de savoir si Moscou est présent à Brazzaville, mais jusqu’où cette présence est appelée à s’étendre.
D’une garde l’autre : Africa Corps s’installe dans les cercles du pouvoir
La transition de Wagner à Africa Corps, après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, a représenté bien davantage qu’un simple changement d’enseigne. Là où le groupe Wagner opérait avec une autonomie considérable vis-à-vis du Kremlin, Africa Corps fonctionne comme une structure directement pilotée par le GRU, le renseignement militaire russe. La chaîne de commandement est plus courte, le contrôle étatique plus affirmé et les déploiements, par conséquent, plus délibérément stratégiques.
Le Congo-Brazzaville n’est pas le seul pays où ce modèle opère. Des éléments d’Africa Corps ont été signalés au Burkina Faso dans l’entourage d’Ibrahim Traoré, et en Guinée équatoriale auprès de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo depuis 2024. Mais la configuration congolaise présente une particularité : Sassou-Nguesso n’est pas un chef de junte fraîchement installé et en quête de légitimation sécuritaire. C’est un président en place depuis des décennies, qui dispose d’un appareil d’État structuré et de relations extérieures diversifiées. Que des paramilitaires russes intègrent son dispositif de protection rapprochée traduit donc un choix politique délibéré, et non une nécessité de survie immédiate.
Paris, qui maintient officiellement une coopération militaire avec Brazzaville fondée sur le conseil et la formation, n’a pas formulé de position publique explicite sur la présence d’Africa Corps. Le ministère français des Affaires étrangères continue de décrire la relation franco-congolaise en matière de défense comme « active », sans mentionner la compétition avec Moscou qui se joue à quelques encablures de ses propres ressortissants et intérêts.
Pétrole : Lukoil, la SNPC et le projet d’oléoduc
La présence sécuritaire russe serait moins significative si elle ne s’accompagnait pas d’une offensive parallèle sur le terrain énergétique. Le Congo-Brazzaville produit entre 267 000 et 295 000 barils de pétrole par jour selon les sources, soit environ 100 à 108 millions de barils sur l’année. Cette rente pétrolière représente la colonne vertébrale des finances publiques congolaises, et c’est précisément là que Moscou cherche à consolider ses positions.
Lukoil y est présent depuis 2019, date à laquelle le groupe russe a acquis 25 % du bloc offshore Marine XII auprès de la société New Age, pour 800 millions de dollars. Ce bloc, opéré par Eni (65 %) et incluant la SNPC (10 %), couvre 571 km² en mer et recèle des réserves estimées à 1,3 milliard de barils équivalent pétrole. Sa production actuelle avoisine 28 000 barils par jour. En 2023, Reuters signalait que Lukoil et Eni avaient déposé une offre conjointe pour deux blocs supplémentaires Marine XXIV et Marine XXXI vû sans qu’une attribution définitive ait été confirmée à ce stade.
Mais l’ambition russe ne se limite pas à des participations minoritaires dans des projets opérés par des majors européens. En septembre 2024, à Moscou, les gouvernements russe et congolais ont signé un accord portant sur la construction d’un oléoduc de plus de 1 000 km reliant Pointe-Noire à Maloukou-Tréchot en passant par Loutété. La SNPC représente la partie congolaise dans la mise en œuvre de ce projet, tandis que la société russe Zakneftegazstroy-Prometey en porte le chantier, avec une répartition annoncée de 90 % pour l’opérateur russe contre 10 % pour l’entité nationale congolaise. La Russie a ratifié cet accord en 2025, lui conférant force juridique. C’est un engagement d’infrastructure majeur, qui ancrerait Moscou dans les entrailles du système énergétique congolais pour des décennies.
Sassou-Nguesso à Moscou : une diplomatie assumée
Ces projets économiques s’appuient sur une relation diplomatique que Denis Sassou-Nguesso cultive sans ambiguïté. En juin 2024, le président congolais s’est rendu en visite d’État à Moscou, saluant publiquement la Russie pour ce qu’il a décrit comme son « courage et sa résilience » formule remarquée dans le contexte de la guerre en Ukraine. Une nouvelle visite d’État a eu lieu fin avril 2026, au cours de laquelle Brazzaville a annoncé des accords de coopération supplémentaires couvrant l’énergie, la défense et la formation. Vladimir Poutine a également évoqué des axes de coopération étendus à la prospection géologique, à l’agriculture et, selon plusieurs sources de presse, à des échanges avec Rosatom sur la construction de microcentrales nucléaires au Congo.
La trajectoire est claire : chaque visite à Moscou s’accompagne d’un épaississement de la coopération bilatérale, qui déborde progressivement du domaine sécuritaire pour coloniser les secteurs économiques stratégiques. Africa Corps sécurise le palais ; Lukoil et Zakneftegazstroy-Prometey sécurisent les ressources.
Des relais civils dans l’ombre
La mécanique d’influence russe à Brazzaville ne se déploie pas uniquement par canaux officiels. Africa Intelligence a identifié une certaine Françoise Joly présentée comme une conseillère de chefs d’État comme un relais de Moscou opérant simultanément au Congo et au Togo. Les informations disponibles restent fragmentaires sur ce profil et doivent être traitées avec prudence : la vérification indépendante de ce type de réseau d’influence est, par nature, difficile. Il n’en reste pas moins que ce signalement illustre une dimension souvent sous-estimée de la stratégie russe en Afrique : le recours à des intermédiaires discrets, ni officiellement russes ni formellement liés aux structures paramilitaires, pour consolider des positions dans les cercles proches du pouvoir.
Une empreinte durable ?
La combinaison qui se dessine à Brazzaville sécurité présidentielle confiée à Africa Corps, participation pétrolière via Lukoil, infrastructure énergétique via un accord d’État à État, et réseau de relais civils obéit à une logique cohérente. Moscou ne cherche pas seulement à être présent au Congo ; il cherche à y être irremplaçable.
Ce modèle n’est ni nouveau ni propre au Congo. Il a été testé en Libye, en République centrafricaine, au Mali, au Burkina. Mais chaque contexte lui confère une texture particulière. Au Congo-Brazzaville, la présence russe ne s’impose pas à un régime fragile : elle est activement sollicitée par un pouvoir établi qui y voit une diversification bienvenue de ses appuis extérieurs, à mesure que les relations avec les partenaires occidentaux traditionnels se compliquent ou s’étiolent.
La vraie question, pour les décideurs qui suivent ce dossier, est donc celle de la réciprocité : qu’obtient Sassou-Nguesso en échange de l’accès qu’il accorde à Moscou ? La réponse, pour l’heure, tient en deux mots sécurité et légitimité mais l’histoire africaine récente enseigne que cette équation a rarement profité durablement à ceux qui l’ont acceptée.
Sources
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Africa Corps, le nouveau label de la présence russe au Sahel — Le Monde, décembre 2023
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Au Congo, les paramilitaires russes d’Africa Corps assurent la sécurité du président Denis Sassou-Nguesso — TV5Monde, 2025
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Congo-Brazzaville : Lukoil acquiert 25 % d’un projet pétrolier avec Eni — Jeune Afrique, 2019
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Moscou donne son feu vert à un pipeline qui révolutionnera la vie quotidienne au Congo — Sputnik Afrique, mai 2025
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En visite à Moscou, Sassou-Nguesso salue la Russie pour son courage et sa résilience — RFI, juin 2024
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La Russie donne son feu vert pour la construction d’un oléoduc au Congo — Agence Ecofin, 2025
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Le secteur pétrolier au Congo-Brazzaville — Direction générale du Trésor (France), mise à jour 2024
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Africa Corps : la Russie fait-elle du neuf avec du vieux ? — ISS Africa, 2024
- Françoise Joly, l’intermédiaire discrète qui fait le pont entre Moscou et l’Afrique
- Africa Corps au Togo : Françoise Joly, Anna Zamaraeva et la diplomatie parallèle de Moscou
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