Médias nigériens : l’étau du pouvoir se referme sur la presse

La rédaction

septembre 14, 2026

Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, les rédactions de Niamey naviguent dans un environnement radicalement transformé. Arrestations documentées, suspensions de médias étrangers, disparition emblématique d’un confrère : les journalistes nigériens ont dû adapter leurs pratiques, souvent en silence. Derrière le discours officiel sur le « retour à la normale », c’est une profession entière qui reconfigure ses lignes rouges.

Un classement qui dit tout sur la trajectoire

Les chiffres sont éloquents. En 2024, Reporters sans frontières classe le Niger au 80e rang mondial sur 180 pays, avec un score de 59,71, soit un recul de 19 places par rapport à 2023, où le pays occupait la 61e position. En 2025, le Niger recule encore de trois rangs supplémentaires pour atteindre la 83e place. Cette érosion continue n’est pas le fruit du hasard : RSF l’attribue directement à la dégradation du contexte post-putsch, qui a entraîné de nouvelles atteintes structurelles à la liberté de la presse.

Ces données traduisent une réalité professionnelle concrète. Depuis juillet 2023, RSF documente plus d’une douzaine d’arrestations, d’emprisonnements ou de condamnations de journalistes au Niger, sans compter les cas de journalistes contraints à l’exil dont le nombre reste difficile à établir précisément. Le tableau d’ensemble dessine une profession fragilisée, opérant sous surveillance constante et sous la menace de lois sur la cybercriminalité régulièrement mobilisées contre des journalistes.

La disparition de Moussa Kaka, symbole d’une peur indicible

Aucun cas n’illustre mieux le climat ambiant que celui de Moussa Kaka, directeur de la Radio-Télévision Saraounia (RTS) et ancien correspondant de RFI au Niger. Le 31 août 2023 au soir, il quitte son bureau de Niamey pour rentrer chez lui. Depuis, ni sa famille, ni ses collègues ne disposent d’informations fiables sur son sort.

Plusieurs organisations de défense des droits humains, dont Human Rights Watch et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, évoquent la possibilité d’une disparition forcée, sans pouvoir le confirmer formellement, aucune autorité n’ayant reconnu le détenir. La piste la plus plausible avancée par des sources journalistiques et familiales est une interception sur le chemin de son domicile par des éléments des forces de sécurité. Ce n’est pas la première fois que Moussa Kaka est dans le viseur des pouvoirs : en 2007, sous le régime Tandja, il avait déjà été arrêté et inculpé pour « complicité d’atteinte à l’autorité de l’État » en lien avec des contacts présumés avec des groupes touaregs.

Ce que le cas Kaka a déclenché dans les rédactions nigériennes ne se mesure pas aisément. Son effet est précisément celui-là : créer une incertitude radicale sur les conséquences du travail journalistique, une incertitude qui produit, plus sûrement que n’importe quelle loi, des comportements d’évitement.

L’autocensure comme stratégie de survie

La littérature académique sur les régimes militaires en Afrique subsaharienne éclaire ce phénomène. Les chercheurs qui travaillent sur les dynamiques sahéliennes, Mali, Burkina Faso, Niger, montrent de façon convergente que l’autocensure n’est pas simplement une réaction ponctuelle à la menace physique. Elle est le produit d’un ensemble de pressions, juridiques, économiques, institutionnelles, qui reconfigurent en profondeur les pratiques éditoriales. Comme l’analyse une étude de la WACSI sur la liberté d’expression sous régime militaire au Sahel, appliquée au Mali et au Burkina Faso mais transposable au contexte nigérien, les journalistes opèrent un filtrage éditorial préventif : ils retirent d’eux-mêmes les éléments susceptibles de provoquer des sanctions, avant toute censure formelle.

Au Niger post-mutinerie, ce mécanisme se décline selon plusieurs registres identifiables. Le premier est l’évitement des sujets sécuritaires : toute information sur les revers militaires, les positionnements des groupes armés ou les tensions internes aux forces de sécurité devient un terrain miné. Le deuxième est la prudence face aux sources officielles contestées : citer un opposant, reprendre un communiqué d’une organisation jugée hostile à la junte, ou relayer des témoignages de victimes d’exactions impliquant des soldats expose désormais à des risques concrets. Le troisième mécanisme est plus subtil : une forme de « couverture patriotique » implicitement attendue, où l’alignement sur les cadres narratifs du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) devient une norme de protection.

La fragilité économique des médias locaux accentue ce phénomène. Dans un secteur où la publicité institutionnelle et les subventions publiques constituent une part significative des revenus, la dépendance financière vis-à-vis du pouvoir crée une vulnérabilité structurelle qui précède et renforce l’autocensure.

Solidarités professionnelles sous tension

Face à ces pressions, les organisations professionnelles ont tenté de maintenir une voix collective. Dès août 2023, la Maison de la Presse de Niamey a publié plusieurs communiqués dénonçant le « climat très difficile » pour l’exercice du journalisme, évoquant explicitement des pressions, des menaces et des intimidations visant aussi bien les journalistes locaux que les correspondants étrangers. Le 25 août 2023, elle figurait parmi les signataires d’un appel de 80 organisations et journalistes africains demandant à la junte de protéger les journalistes, de lever la suspension de RFI et France 24 et de s’engager publiquement à ne pas instrumentaliser les lois sur la trahison, le terrorisme ou la sûreté de l’État contre des professionnels de l’information.

Ces prises de position ont une valeur symbolique indéniable. Mais elles se heurtent à une limite structurelle : les syndicats et associations de journalistes nigériens opèrent eux-mêmes dans un espace de liberté contraint, et leurs dirigeants sont exposés aux mêmes risques que leurs membres. La solidarité professionnelle se maintient, mais souvent dans des formes moins visibles, réseaux d’alerte informels, partage de conseils de sécurité numérique, exfiltration d’informations vers des médias basés à l’étranger.

Un vide régional préoccupant

Ce qui frappe à l’échelle régionale, c’est l’absence de réponse institutionnelle structurée. Ni la CEDEAO ni l’UEMOA n’ont adopté de mécanisme formel de protection des journalistes dans les pays membres passés sous transition militaire depuis 2022. Les deux organisations ont formulé des appels généraux au respect de la liberté de la presse et intégré des critères relatifs aux droits humains dans leurs mécanismes de suivi des transitions, mais sans créer de dispositif sectoriel dédié aux médias. Cette lacune n’est pas anodine : elle laisse les journalistes sahéliens exposés sans filet de protection régional, au moment précis où les espaces nationaux se referment.

La tendance régionale est d’ailleurs cohérente. Au Mali, au Burkina Faso comme au Niger, les autorités militaires ont développé des rhétoriques similaires sur la souveraineté informationnelle et la menace que représenteraient certains médias pour la sécurité nationale. Cette convergence de cadrage n’est pas sans effet sur les pratiques journalistiques : lorsque plusieurs pays voisins adoptent les mêmes restrictions, l’horizon d’exil ou de réorientation professionnelle se rétrécit.

Pour les journalistes nigériens, la question n’est plus seulement de savoir comment couvrir l’actualité sous contrainte, elle est de savoir si la pratique du journalisme indépendant peut durablement subsister dans un environnement où l’information devient, par elle-même, un acte à risque.

Sources