Le 28 juin 2026, l’accord de pêche liant le Gabon à l’Union européenne est arrivé à expiration sans être reconduit. Une rupture décidée souverainement par Libreville, qui remet en question un modèle d’exploitation des ressources marines africaines vieux de plusieurs décennies. Au-delà du cas gabonais, c’est l’architecture entière des accords de pêche UE-Afrique qui se trouve interrogée.
Un accord jugé structurellement déséquilibré
La décision n’est pas venue de Bruxelles. C’est le président de la transition gabonaise, Brice Oligui Nguema, qui a notifié, il y a un an, sa volonté de dénoncer l’accord de partenariat de pêche conclu avec l’Union européenne. Le cadre juridique originel remonte à 1998, date du premier accord entre la Communauté économique européenne et le Gabon. Modernisé en 2007, renouvelé à plusieurs reprises, il avait été reconduit une dernière fois en 2021 pour une durée de six ans.
Sur le papier, l’accord semblait équilibré : des droits d’accès à la zone économique exclusive gabonaise pour des thoniers européens, en échange d’une contribution financière annuelle de 2,6 millions d’euros versée par l’Union européenne. Sur les cinq dernières années, la recette cumulée pour l’État gabonais s’est établie à 17 milliards de francs CFA, soit environ 26 millions d’euros au taux courant.
Le problème n’est pas dans les chiffres eux-mêmes, mais dans ce qu’ils masquent. Comme le résume le correspondant de RFI à Libreville : « Le poisson pêché n’est jamais débarqué au Gabon. Il n’atterrit donc pas dans l’assiette des Gabonais. » Les captures de thon, réalisées dans les eaux territoriales gabonaises par des armateurs européens, prenaient directement la direction des ports espagnols ou français, sans qu’aucun emploi, aucune valeur ajoutée, aucune activité de transformation ne demeurent sur le territoire national.
Cette logique d’extraction pure est au cœur du grief gabonais. En croisant les volumes capturés dans les eaux de la zone et les prix moyens internationaux du thon tropical, compris entre 1 500 et 2 500 euros la tonne, des chercheurs estiment que la valeur marchande annuelle des captures dans ces eaux pourrait se situer entre 50 et 200 millions d’euros, toutes flottes confondues. La contrepartie versée à Libreville représenterait donc moins de 5 % de cette valeur. L’écart est vertigineux.
Une position gabonaise portée par la transition
La dénonciation de l’accord s’inscrit dans la logique de souveraineté économique que le régime de transition a érigé en priorité depuis le renversement d’Ali Bongo Ondimba en août 2023. Brice Oligui Nguema a fait de la valorisation des ressources naturelles gabonaises l’un des marqueurs politiques de sa gouvernance. La pêche en est un cas d’école.
Libreville entend désormais imposer deux conditions non négociables à tout futur accord : le débarquement obligatoire des captures dans les ports gabonais, et le développement d’une filière de transformation locale. L’objectif déclaré est de créer des emplois, générer des recettes fiscales supplémentaires et inscrire la ressource halieutique dans le tissu économique national, plutôt que de la céder contre une rente modeste.
La Commission européenne, par la voix de sa délégation à Libreville et dans sa recommandation COM(2025) 465, a pris acte de la situation sans chercher à forcer un renouvellement. Bruxelles se déclare officiellement « prête à négocier un nouvel accord de partenariat de pêche durable, de nouvelle génération, ainsi qu’un nouveau protocole d’application mutuellement bénéfique » et se dit disposée à « aborder les préoccupations exprimées de façon constructive et transparente ». La délégation de l’Union européenne au Gabon a formalisé cette position dans un document questions-réponses à destination du public. Le ton est conciliant. Reste à savoir si les nouvelles négociations intégreront réellement les exigences gabonaises ou se limiteront à des ajustements cosmétiques.
Le Gabon dans un mouvement continental plus large
Le cas gabonais n’est pas isolé, même s’il est le plus explicite sur la période récente. Le Sénégal a lui aussi laissé expirer, en novembre 2024, son protocole de pêche avec l’Union européenne. Le gouvernement de Dakar a revendiqué l’initiative, affirmant vouloir « mieux préserver les ressources halieutiques du pays », tout en exigeant que tout futur accord garantisse qu’au moins 80 % des bénéfices tirés des ressources de pêche reviennent au Sénégal. Le Monde a documenté cette revendication de souveraineté sénégalaise, survenue dans un contexte également marqué par un carton jaune de l’UE lié aux défaillances de contrôle de la pêche illicite. Madagascar, pour sa part, a laissé expirer son protocole dès 2018 sans le renouveler, rendant l’accord inactif depuis lors.
Ces décisions convergent vers un même constat : la génération des accords de pêche négociés dans les années 1990 et 2000 ne répond plus aux attentes des États côtiers africains. La logique initiale, une compensation financière forfaitaire contre un droit d’accès, est contestée par des gouvernements qui mesurent désormais l’écart entre la valeur marchande des captures et les rentes perçues. L’analyse publiée par la Fondation Jean-Jaurès sur les accords de pêche et les menaces sur les ressources halieutiques africaines documente cette asymétrie de longue date.
La Mauritanie, souvent présentée comme un cas d’école en matière de renégociation, a inscrit dans son code des pêches une obligation générale de débarquement local. Son accord avec l’UE, le plus important en volume financier du continent avec 57,5 millions d’euros annuels d’accès versés par Bruxelles, comporte des clauses de débarquement pour certaines catégories d’espèces et un appui sectoriel fléché vers les infrastructures et la pêche artisanale. Les résultats restent cependant mitigés : des avancées réelles pour la filière artisanale, mais des retombées en termes de transformation locale que les acteurs mauritaniens eux-mêmes jugent encore insuffisantes.
La doctrine du débarquement : ambition ou contrainte opérationnelle ?
L’exigence gabonaise de débarquement obligatoire et de transformation locale heurte une réalité logistique et industrielle. Les thoniers européens opèrent selon des circuits intégrés : capture, conditionnement à bord, débarquement dans des ports équipés d’infrastructures frigorifiques industrielles, traitement dans des usines de conserves essentiellement en Espagne ou en France. Imposer un débarquement à Libreville supposerait des investissements portuaires conséquents, une chaîne du froid opérationnelle, et surtout une industrie de transformation capable d’absorber les volumes.
Ce défi n’est pas insoluble. Mais il nécessite une volonté politique des deux côtés, des investissements coordonnés et un calendrier réaliste. Sans cela, l’exigence de transformation locale restera une posture de négociation plutôt qu’une réforme effective de la filière. Le cas mauritanien montre que même lorsqu’un État dispose du rapport de force et des instruments juridiques pour imposer ses conditions, la mise en œuvre concrète d’une industrialisation à valeur ajoutée reste un chantier de long terme.
La question qui se pose désormais au Gabon comme dans les chancelleries européennes, est celle du cadre dans lequel ces nouvelles négociations vont s’inscrire. L’Union européenne a présenté, via la DG MARE, une recommandation au Conseil autorisant l’ouverture de négociations pour un accord « de nouvelle génération ». Ce langage diplomatique recouvre des arbitrages substantiels : quelle part des captures devra-t-elle être obligatoirement débarquée ? Quel niveau de contrepartie financière sera exigé ? Quelle conditionnalité sur la gestion durable des stocks ? Les réponses à ces questions dessineront le visage du nouveau modèle ou la confirmation que l’ancien a simplement changé de nom.
Un test pour le modèle de partenariat UE-Afrique
Au fond, la rupture gabonaise est un révélateur. Elle met en lumière une tension structurelle dans les relations économiques entre l’Europe et l’Afrique : d’un côté, des accords présentés comme des partenariats mutuellement bénéfiques ; de l’autre, une asymétrie persistante entre la valeur extraite et la rémunération perçue par les États côtiers. Cette tension n’est pas propre à la pêche, elle traverse les secteurs miniers, forestiers et agricoles.
La pêche thonière a ceci de particulier qu’elle est visible, quantifiable et politiquement mobilisatrice. Quand un président de la transition peut dire à son opinion que le thon de ses eaux ne revient jamais dans l’assiette des Gabonais, le message est compris immédiatement. C’est une puissante grammaire de souveraineté.
L’Union européenne, qui a engagé une réforme de sa politique commune de la pêche et qui plaide pour des accords plus transparents et équilibrés, sera jugée sur les termes concrets du prochain accord avec Libreville. La rhétorique du « partenariat rénové » devra se traduire par des clauses vérifiables sur le débarquement, la transformation locale et le partage de la valeur. Sinon, d’autres États africains tireront les mêmes conclusions que le Gabon et le mouvement de renégociation des accords de pêche UE-Afrique ne fera que commencer.
Sources
-
Un accord de pêche entre le Gabon et l’Union européenne non renouvelé — RFI, 28 juin 2026
-
Gabon : fin de l’accord de pêche avec l’Union européenne — Marine-Oceans, juin 2026
-
Questions-réponses sur l’accord de partenariat de pêche UE-Gabon — Délégation de l’UE au Gabon
-
Le Sénégal revendique l’initiative de la fin de l’accord de pêche avec l’Union européenne — Le Monde, 14 novembre 2024
-
Afrique : les accords de pêche et les menaces sur les ressources halieutiques — Fondation Jean-Jaurès
-
Accords de partenariat dans le domaine de la pêche durable (APPD) — Commission européenne, DG MARE
-
Non-renouvellement de l’accord de pêche UE-Sénégal en raison de défaillances — Le Club des juristes, novembre 2024
-
Évaluation rétrospective et prospective du protocole UE-Mauritanie — Gouvernement mauritanien / experts indépendants
-
Dossier de presse BLOOM sur les accords de pêche — Association BLOOM, janvier 2026