Depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie multiplie les accords d’accès aux zones économiques exclusives africaines, transformant la pêche en instrument d’influence autant qu’en source de revenus. Derrière les pavillons de chalutiers et les formules de coopération scientifique se dessine une stratégie cohérente, qui prolonge dans les eaux de l’Atlantique la logique déjà à l’œuvre dans les mines d’or et les gisements de minerais du Sahel.
Une « Grande expédition » aux motivations troubles
En août 2024, plusieurs navires ont quitté le port de Kaliningrad pour ce que Moscou a officiellement présenté comme une expédition scientifique ordonnée par Vladimir Poutine. La réalité de cette mission, baptisée « Grande expédition africaine », est moins académique : il s’agissait d’explorer et de consolider l’accès aux ressources halieutiques de plusieurs États côtiers africains, du Maroc au Mozambique, en passant par le Sénégal, la Mauritanie et la Sierra Leone.
Ce déploiement intervient dans un contexte de pression économique accrue sur Moscou. Depuis 2022, les sanctions occidentales ont contraint la Russie à réorienter ses exportations vers des marchés « amicaux » Chine, Corée du Sud, Asie de l’Est tout en cherchant de nouveaux leviers de revenus en devises. Le secteur halieutique, qui représentait en 2023 environ 2,56 millions de tonnes exportées pour une valeur de 5,8 milliards de dollars, est devenu un enjeu stratégique à part entière.
Selon l’Africa Defense Forum, la Russie a obtenu de la Sierra Leone l’accès à 40 000 tonnes de poissons par an et prévoit d’y déployer jusqu’à vingt navires, avec des investissements dans les infrastructures portuaires locales. Des chalutiers russes sont également signalés comme actifs en Angola, Guinée, Guinée-Bissau, Mauritanie, Namibie et au Nigeria.
Une flotte vieillissante, des eaux africaines comme exutoire
L’expansion africaine de la flotte russe n’est pas que le fruit d’une ambition géopolitique : elle répond aussi à des contraintes internes. La flotte russe de pêche hauturière est décrite comme vieillissante environ 65 % des navires auraient plus de trente ans , ce qui complique les opérations en zones éloignées et rend les accords d’accès à des ports africains d’autant plus précieux.
La Russie est par ailleurs classée 7e au rang mondial à l’IUU Fishing Index 2025, qui mesure le niveau d’implication des États dans la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN). Elle figure habituellement en deuxième position derrière la Chine. Quatre navires MAIRONIS, ADMIRAL SHABALIN, VASILIY LOZOVSKIY et NIKOLAY TELENKOV sont actuellement signalés au large de la Mauritanie, accusés de s’infiltrer dans des zones de pêche qui leur sont interdites et d’y prélever illégalement des ressources halieutiques.
Steven Trent, directeur général de l’Environmental Justice Foundation, résume ainsi le problème : « La flotte russe n’a jamais été particulièrement disciplinée, où qu’elle aille. Elle a tendance à travailler dans l’ombre, avec très peu de reportages sur ses activités. »
Des accords opaques, des contreparties déséquilibrées
Les termes précis des accords russo-africains restent largement confidentiels. En Mauritanie, les négociations ont achopp é sur un point révélateur : Nouakchott a exigé que les conditions imposées aux navires russes soient « identiques à celles inscrites dans l’accord Mauritanie-UE », ce que Moscou a eu du mal à accepter, arguant de l’absence de subventions publiques comparables. L’accord UE-Mauritanie, lui, prévoit une compensation annuelle de 57,5 millions d’euros pour un accès à 290 000 tonnes par an.
Ce déséquilibre structurel est au cœur des critiques adressées à ces accords. En Sierra Leone, le chiffre est saisissant : selon le président Julius Maada Bio, la pêche illégale coûte au pays environ 50 millions de dollars par an, soit presque trois fois les 18 millions de dollars de recettes générées par la pêche légale. Or la pêche représente 12 % du PIB sierra-léonais, emploie 500 000 personnes et constitue la principale source de protéines pour 80 % d’une population de huit millions d’habitants. Ce que perdent les États en recettes non perçues, ce sont des pêcheurs artisanaux qui l’absorbent directement : une étude de l’Environmental Justice Foundation publiée en 2024 indique qu’au Sénégal, 65 % des pêcheurs artisanaux déclarent gagner moins qu’il y a cinq ans, et 76 % signalent des filets ou lignes endommagés par un chalutier industriel.
Ressources africaines : la pêche comme troisième front russe
L’intérêt de Moscou pour les ressources halieutiques africaines s’inscrit dans une logique plus large qu’il serait inexact de réduire à la seule survie économique post-sanctions. Joseph Siegle, chercheur à l’université du Maryland, l’exprime clairement : « Comme nous l’avons vu pour l’or et les autres minéraux, les diamants et dans une certaine mesure le pétrole et le gaz, la Russie voit une opportunité pour accroître ses activités de pêche dans les zones économiques exclusives africaines. Elle augmente clairement ses intérêts en Afrique. »
La comparaison avec le modèle soviétique est éclairante sur ce point. Entre 1960 et 1991, l’URSS avait signé des accords de coopération halieutique avec une dizaine d’États africains Angola, Guinée-Bissau, Guinée, Bénin essentiellement fondés sur la fourniture de navires, la formation de personnels et l’assistance technique. La logique était alors ouvertement politique, ancrée dans la rivalité Est-Ouest. Les arrangements actuels, moins transparents et davantage orientés vers la capture de valeur, en reprennent le cadre bilatéral tout en abandonnant la dimension développementaliste.
La chercheuse Feyi Ogunade, coordinatrice de l’Observatoire de la criminalité organisée en Afrique de l’Ouest au sein de l’ENACT/ISS, souligne que la pêche INN contribue à des pertes estimées à 9,4 milliards de dollars par an pour la seule Afrique de l’Ouest, selon la Financial Transparency Coalition et à près de 50 milliards de dollars au niveau mondial. Ces pertes ne sont pas abstraites : elles privent des États fragiles de recettes fiscales, des communautés côtières de leurs moyens de subsistance et des marchés locaux de ressources protéiques essentielles.
Une gouvernance halieutique africaine sous pression
Face à ces dynamiques, la question de la gouvernance des ZEE africaines devient centrale. Plusieurs États côtiers, dont le Sénégal depuis l’arrivée au pouvoir du président Faye, ont affiché la volonté de reprendre le contrôle de leurs ressources halieutiques y compris en remettant en question certains accords conclus par des gouvernements précédents. Mais la surveillance effective des espaces maritimes reste une contrainte majeure : les moyens de contrôle sont limités, les infractions difficiles à documenter et les recours juridiques lents.
La Russie n’est pas le seul acteur à exploiter ces angles morts la Chine y opère depuis plus longtemps, souvent selon des arrangements encore moins transparents. Mais l’accélération russe depuis 2022, adossée à une stratégie d’influence continentale déjà rodée au Sahel, confère à la pêche une dimension nouvelle : celle d’un instrument de projection de puissance qui se joue, pour l’essentiel, sous la surface.
Sources
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La Sierra Leone paralysée face à la pêche illégale étrangère — ENACT Africa / ISS, 2024
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La Russie prend pour cible les poissons d’Afrique comme source de financement — Africa Defense Forum, 2026
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Afrique : la pêche, nouvel enjeu stratégique pour la Russie — GEO France, 2024
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IUU Fishing Risk Index 2025 — IUU Fishing Index
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La mer a été vendue : la crise de la pêche au Sénégal — Environmental Justice Foundation, 2024
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Afrique – les accords de pêche et les menaces sur les ressources halieutiques — Fondation Jean-Jaurès
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Rapport FiTI Mauritanie 2024 — Initiative pour la transparence des pêches (FiTI), 2024
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