RUSSIE-CEDEAO : Moscou incendie le Sahel, puis propose son extincteur

La rédaction

août 25, 2026

RUSSIE-CEDEAO : Moscou incendie le Sahel, puis propose son extincteur

Sergueï Lavrov a annoncé le 17 août la prochaine signature d’un mémorandum de coopération sécuritaire entre Moscou et la CEDEAO, un mois à peine après avoir scellé à Niamey un accord de consultations permanentes avec l’Alliance des États du Sahel. Ce grand écart diplomatique n’est pas une contradiction : c’est une stratégie. Celle d’une puissance qui a accompagné la fracture institutionnelle de l’Afrique de l’Ouest pour mieux se positionner comme arbitre indispensable de ses deux blocs rivaux.

Le double jeu de Lavrov : AES d’abord, CEDEAO ensuite

En juillet 2025, le ministre russe des Affaires étrangères se rendait à Niamey pour la deuxième session de consultations Russie-AES. Le texte signé à cette occasion institue un mécanisme permanent de concertation diplomatique entre Moscou et les trois juntes sahéliennes, assorti d’un plan de consultations 2026-2027 prévoyant une prochaine réunion en Russie. Le signal est clair : Moscou reconnaît l’AES comme un interlocuteur souverain à part entière, rompant symboliquement avec la légitimité régionale de la CEDEAO.

Moins d’un mois plus tard, le même Lavrov annonce à l’Agence Anadolu qu’un accord analogue sera signé avec la CEDEAO, incluant un volet sécuritaire. Cette ouverture a trouvé un premier relais favorable : Samuel Okudzeto Ablakwa, ministre ghanéen des Affaires étrangères, a indiqué à Moscou que son pays était prêt à coopérer avec la Russie sur les questions de sécurité liées au Sahel. Ni la Commission de la CEDEAO, ni le Sénégal, ni la Côte d’Ivoire n’ont formulé de position publique documentée sur cette proposition au moment où ces lignes sont écrites.

L’absence de réponse officielle de Abuja, siège de la Commission, est elle-même révélatrice de l’embarras que suscite cette ouverture russe au sein d’une organisation profondément divisée depuis le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger en janvier 2025.

Un précédent connu : soutenir la rupture avant d’offrir la médiation

La séquence n’est pas inédite dans le manuel diplomatique de Moscou. En Géorgie, la Russie a soutenu pendant deux décennies les entités séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud tout en se présentant comme médiateur dans les formats de négociation multilatéraux, avant de reconnaître unilatéralement leur indépendance après la guerre de 2008, ce qui l’a définitivement disqualifiée comme arbitre neutre aux yeux de l’OSCE. Le schéma sahélien reproduit la même logique à une autre échelle : accompagner une rupture institutionnelle, puis se proposer comme pont entre les blocs que l’on a contribué à séparer.

La Russie ne cachait d’ailleurs pas son scepticisme à l’égard de la CEDEAO lors des coups d’État successifs. Ses médias d’État ont régulièrement relayé les critiques des juntes contre l’organisation régionale, présentée comme un instrument de l’influence française ou occidentale. Encourager le départ de l’AES, puis offrir ses bons offices pour un rapprochement : voilà ce que l’analyste Yunus Turhan décrivait en 2025 comme une dualité régionale délibérément entretenue par Moscou, où la CEDEAO est perçue comme occidentale et l’AES comme un espace russe en construction.

Le bilan sécuritaire : une présence croissante, une menace non endiguée

Le fondement officiel de l’engagement russe au Sahel est sécuritaire. L’Africa Corps, successeur de Wagner, déploierait entre 1 000 et 2 500 hommes au Mali, quelques centaines au Burkina Faso et une centaine au Niger. En échange de cette présence, les juntes ont accordé à des entités russes des avantages économiques significatifs : un protocole d’accord pour une raffinerie d’or de 200 tonnes par an à Bamako, des accords d’exploration portant sur l’uranium, le lithium et les hydrocarbures. La sécurité contre les ressources : la formule n’est pas propre à la Russie, mais Moscou l’a déployée avec une efficacité rhétorique remarquable.

Les résultats sur le terrain sont cependant difficiles à défendre. Selon le Global Terrorism Index 2025, le Sahel concentre plus de la moitié des morts liés au terrorisme dans le monde, contre moins de 1 % en 2007. ACLED recense plus de 10 000 morts liées à la violence politique au Burkina Faso, au Mali et au Niger pour la seule période allant du 1er janvier au 28 novembre 2025, un niveau comparable à celui de l’année précédente. Entre 40 % et plus de 60 % du territoire burkinabè resterait sous influence djihadiste selon diverses estimations, et le nord du Mali demeure hors de portée effective de Bamako.

Les opérations conjointes ne sont pas épargnées. En juillet 2025, un convoi transportant 100 soldats maliens et plus de 200 combattants de l’Africa Corps a été attaqué dans la région de Gao. Un élu local de la région a confié : « il y a eu un problème de coordination entre les Russes et l’armée. Les Russes étaient devant. Ils sont arrivés à Gao sans perdre un seul homme. » La formule dit, en creux, ce que la communication officielle tait : les pertes ont été du côté malien.

Des exactions documentées qui fragilisent le récit russe

C’est sur le terrain des droits humains que la crédibilité de l’Africa Corps est la plus sérieusement mise en cause. Human Rights Watch a établi qu’une frappe aérienne menée à Kyrnia, dans la région de Mopti, a tué huit civils dont trois enfants. L’ONG attribue cette frappe à l’Africa Corps, la qualifie d’indiscriminée et potentiellement illégale au regard du droit de la guerre. Elle indique avoir écrit au ministre russe de la Défense le 23 juillet sans recevoir aucune réponse, et avoir demandé au gouvernement malien d’ouvrir une enquête. À ce jour, aucune des deux parties n’a engagé de procédure.

Cette impunité est structurelle. Les juntes dépendent politiquement de la présence russe et n’ont aucun intérêt à mettre en cause leur partenaire stratégique. Moscou, de son côté, a toujours nié les exactions imputées à ses forces en Afrique, de la Libye à la République centrafricaine. Ce silence institutionnel alimente pourtant les tensions dans des zones civiles qui n’ont pas accueilli les combattants russes comme des libérateurs, mais comme une force supplémentaire dans un conflit qu’elles subissent depuis une décennie.

L’influence comme fin, la sécurité comme prétexte

Derrière les mémorandums et les discours de coopération, ce qui se joue en Afrique de l’Ouest est d’abord une bataille pour le positionnement stratégique. La Russie n’a pas les moyens de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine sur le plan économique. Elle mise donc sur sa capacité à s’insérer dans les fractures, institutionnelles, politiques, identitaires, pour y occuper une place disproportionnée par rapport à ses investissements réels.

L’offre faite à la CEDEAO s’inscrit dans cette logique. En se présentant comme un partenaire potentiel de l’organisation régionale, Moscou élargit son périmètre d’influence aux pays côtiers jusqu’ici peu réceptifs à son discours, Ghana, Sénégal, Côte d’Ivoire. Elle se dote d’un argument supplémentaire pour neutraliser les critiques occidentales : comment reprocher à la Russie de « déstabiliser » la région si elle coopère simultanément avec les deux blocs ?

La question est donc moins celle de l’efficacité sécuritaire de l’Africa Corps que celle du sens politique de cette double présence. À mesure que le jihadisme s’étend vers les pays côtiers, le JNIM affilié à Al-Qaïda et l’État islamique progressant depuis le Burkina Faso vers le Togo, le Bénin et la Côte d’Ivoire, la CEDEAO se retrouve face à un partenaire qui a structurellement intérêt à ce que la menace demeure suffisamment présente pour rendre son offre indispensable. C’est le paradoxe central que devront peser les chancelleries ouest-africaines avant de signer quoi que ce soit avec Moscou : peut-on accepter la médiation d’une puissance dont l’influence dépend de la persistance du désordre qu’elle prétend contribuer à résorber ?

Sources