Croissance sans inclusion : le paradoxe structurel qui mine l’Afrique de l’Ouest

La rédaction

juillet 18, 2026

Le redressement macroéconomique de l’Afrique de l’Ouest est réel, documenté et salué par les institutions internationales. Mais derrière les agrégats flatteurs se cache une réalité plus sombre : la croissance ne se distribue pas, et les populations restent largement à l’écart de la prospérité qu’elle est censée générer. C’est précisément le paradoxe que le rapport WADO 2026 met en lumière, sans encore en proposer la résolution.

Des indicateurs macroéconomiques au beau fixe

Les chiffres sont incontestablement bons. L’UEMOA a enregistré une croissance du PIB réel de 6,2 % en 2024, après 5,3 % en 2023, selon les données consolidées du Conseil des ministres de l’Union. Les projections pour 2025 oscillent entre 6,3 % selon la BCEAO et 6,6 % selon le FMI, portées par la montée en puissance des hydrocarbures au Sénégal et au Niger. L’inflation, quant à elle, est projetée à 2,2 % en 2025 et 1,9 % en 2026, bien en dessous du seuil communautaire de 3 %. Les équilibres budgétaires se consolident progressivement.

À l’échelle de la CEDEAO, la Banque africaine de développement recense 21 pays africains susceptibles de dépasser 5 % de croissance en 2025, et identifie un seuil critique de 7 % en deçà duquel la réduction significative de la pauvreté reste illusoire. Quatre économies ouest-africaines — dont le Sénégal et le Niger — approchent ou franchissent ce seuil. C’est là que réside pourtant l’ambiguïté fondamentale de la situation régionale : une croissance techniquement robuste peut coexister durablement avec des inégalités persistantes, voire croissantes.

Une déconnexion structurelle entre performance économique et conditions de vie

Le rapport WADO 2026 documente précisément cette fracture. La dynamique de croissance reste insuffisamment inclusive et ne se traduit pas encore par une réduction tangible des inégalités sociales. Ce constat n’est pas nouveau, mais il prend une acuité particulière dans le contexte post-COVID. Les enquêtes Afrobarometer, couvrant plusieurs pays membres de la CEDEAO entre 2021 et 2023, montrent que la pauvreté vécue sévère a augmenté dans 21 des 34 pays sondés, atteignant son niveau le plus élevé depuis 1999. Le Nigeria et le Mali, tous deux membres de la CEDEAO, figurent parmi les pays où la dégradation est la plus marquée. Ces résultats sont d’autant plus significatifs qu’ils coïncident avec une période de reprise économique mesurée par les agrégats macroéconomiques.

L’explication de ce paradoxe tient pour une large part à la structure productive de la région. Dans les pays de l’UEMOA, l’économie informelle représente entre 49 % du PIB en Côte d’Ivoire et jusqu’à 82 % en Guinée-Bissau, selon les estimations disponibles pour 2021. Plus de 87 % de la population active ouest-africaine évolue dans le secteur informel, selon les données de la Commission économique pour l’Afrique s’appuyant sur les estimations modélisées de l’OIT. Dans ce contexte, une croissance tirée par les hydrocarbures, les services financiers ou les grands chantiers d’infrastructure génère peu d’effets de ruissellement vers les ménages les plus vulnérables, dont les activités restent déconnectées des circuits de création de valeur formels.

La fiscalité, maillon faible de la redistribution

La capacité redistributive des États constitue un second point de tension structurelle. La pression fiscale moyenne de l’UEMOA atteignait 14,4 % du PIB en 2023, contre un objectif communautaire de 20 % fixé dès la création de l’Union en 1994 et jamais atteint. Selon les données de la Ferdi, ce taux était encore à 12,6 % en 2018, inférieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne fixée à 13,7 %. Les disparités entre États sont considérables : en 2022, le Sénégal atteignait 17,6 %, quand la Guinée-Bissau ne dépassait pas 8,7 %. Cette faiblesse structurelle de la mobilisation fiscale contraint mécaniquement les dépenses sociales — éducation, santé, protection sociale — dont dépend pourtant la transmission de la croissance vers les ménages les plus pauvres.

Le FMI, dans ses conclusions de la consultation de 2025 sur les politiques communes des pays membres de l’UEMOA, souligne explicitement que les écarts de revenu par habitant entre États membres tendent à se creuser, et recommande des réformes structurelles pour stimuler une croissance inclusive. Cette recommandation pointe vers un problème d’architecture économique, pas seulement de conjoncture.

L’inclusion financière comme levier, mais pas comme solution suffisante

Face à ce diagnostic, la réponse institutionnelle la plus articulée est celle de la BCEAO, qui a adopté fin 2024 un Document-cadre de Politique et de Stratégie régionale d’inclusion financière pour la période 2025-2030. Ce texte reconnaît explicitement que l’inclusion financière constitue un « levier essentiel » pour une croissance plus inclusive et durable dans la zone. Les priorités opérationnelles portent sur le renforcement de la microfinance, le financement des micro, petites et moyennes entreprises, la digitalisation des systèmes de paiement et l’éducation financière des populations.

Ces orientations sont pertinentes et nécessaires. Elles ne constituent pas pour autant une réponse suffisante au paradoxe documenté par le rapport WADO. L’inclusion financière améliore l’accès aux services, elle ne transforme pas en profondeur la structure productive ni ne résout le problème de la mobilisation fiscale. L’expérience comparée du Rwanda est instructive à cet égard : en dépit de taux de croissance parmi les plus élevés du continent — environ 9 % par an entre 2021 et 2023 — et de progrès réels en matière d’accès aux services, 27 % de la population rwandaise vit encore sous le seuil de pauvreté, et les inégalités comptent parmi les plus marquées d’Afrique de l’Est selon le rapporteur spécial de l’ONU. La croissance inclusive en termes d’accès aux services ne produit pas automatiquement une redistribution des actifs et des revenus.

Transformer la rente en prospérité partagée : le vrai défi

L’enjeu décisif pour les États de la CEDEAO — et tout particulièrement pour les nouveaux producteurs d’hydrocarbures que sont le Sénégal et le Niger — est précisément là : comment transformer une rente extractive en trajectoire de développement inclusive ? La BAD, dans ses Perspectives économiques en Afrique 2025, formule une réponse à trois entrées : transformation structurelle, mobilisation des ressources intérieures et investissement dans le capital humain. Les PME, qui emploient 80 % de la main-d’œuvre africaine selon la Banque, constituent le vecteur naturel de cette inclusion, à condition que les politiques de financement et les cadres réglementaires leur soient effectivement favorables.

Le rapport WADO 2026 met le doigt sur la limite principale du modèle de croissance ouest-africain actuel : il performe bien sur les indicateurs macroéconomiques et reste structurellement défaillant sur la transmission aux ménages. Cette déconnexion n’est pas une fatalité, mais elle exige des choix politiques explicites — en matière de fiscalité, de diversification productive, de dépenses sociales et de gouvernance des rentes — que ni la stabilité monétaire ni l’inclusion financière ne peuvent remplacer à elles seules.

La question posée par ce paradoxe dépasse la technocratie économique : à quel moment une croissance qui ne réduit pas les inégalités cesse-t-elle d’être légitime comme objectif de politique publique ?


Sources