En soutenant officiellement la candidature de son prédécesseur Macky Sall au Secrétariat général de l’ONU, Bassirou Diomaye Faye pose un geste politique rare, d’autant plus frappant qu’il intervient après l’un des audits de finances publiques les plus sévères de l’histoire institutionnelle sénégalaise. Ce rapprochement dit-il quelque chose de profond sur la manière dont Dakar conçoit la continuité de l’État, ou s’agit-il d’une convergence d’intérêts conjoncturelle ?
Un soutien officiel après des mois de bras de fer
Le 17 juillet 2026, Macky Sall est reçu au Palais de la République à Dakar par Bassirou Diomaye Faye, pour l’informer de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Trois jours plus tard, le ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères officialise le soutien de Dakar et précise que Faye a instruit l’ensemble du réseau diplomatique sénégalais de se mobiliser auprès des États membres de l’ONU.
Le communiqué officiel décrit « une rencontre qui s’est déroulée dans un climat empreint de cordialité et de courtoisie républicaine » et présente l’initiative comme « l’attachement du Chef de l’État au dialogue, à la continuité de l’État et au rassemblement autour des intérêts supérieurs de la Nation ». La formule est calibrée : elle transmute un tête-à-tête politiquement délicat en démonstration d’institutionnalisme.
Sur son compte X, Macky Sall a réagi avec une brièveté significative : « Je remercie chaleureusement SEM le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye et lui exprime ma gratitude pour cette décision qui m’honore. »
L’ombre portée de la Cour des comptes
Pour comprendre la portée de ce geste, il faut rappeler le contexte dans lequel la relation entre les deux hommes s’est construite depuis mars 2024. En février 2025, la Cour des comptes du Sénégal publie un rapport d’audit dont les conclusions fracassent le récit budgétaire de l’ère Sall. La dette de l’administration centrale y est établie à 18 558,91 milliards FCFA, soit 99,67 % du PIB au 31 décembre 2023 contre les 74 % annoncés par l’ancien gouvernement. Le déficit budgétaire réel est chiffré en moyenne à 11 % du PIB sur la période 2019-2023, contre 4,90 % déclarés, avec un pic à 12,30 % en 2023.
Ces révélations ont eu des conséquences immédiates sur le plan multilatéral : le FMI a suspendu son programme de financement de 1,8 milliard de dollars, dans l’attente d’une clarification des données budgétaires. À ce jour, les négociations pour un nouveau programme se poursuivent sans qu’un accord formel ait été conclu, malgré plusieurs missions techniques à Dakar, dont la dernière en juin 2026.
C’est dans ce contexte de séquelles budgétaires et diplomatiques que Faye choisit de soutenir celui-là même dont la gestion a été épinglée. Pour les spécialistes de gouvernance financière, un audit défavorable entame durablement la crédibilité d’un dirigeant sur la scène multilatérale, en signalant un risque de gestion que les États membres et les organisations internationales ne peuvent ignorer. Que Dakar décide malgré tout de porter la candidature de Sall révèle que le calcul politique l’emporte ici sur la logique strictement réputationnelle.
Un précédent rare, une diplomatie cohérente
France 24 qualifie ce rapprochement de « revirement politique », en rappelant les tensions profondes qui avaient jusqu’ici marqué les rapports entre le pouvoir actuel et l’ancien chef de l’État. Il faut rappeler que le Sénégal avait lui-même, en mars 2026, officiellement indiqué n’avoir « à aucun stade endossé » la candidature de Sall, quand celle-ci circulait sous parrainage burundais au sein de l’Union africaine. L’UA avait d’ailleurs rejeté cette candidature, une vingtaine d’États membres s’y étant opposés.
Le basculement du 20 juillet constitue donc un précédent documenté : il est difficile de trouver, dans l’histoire politique africaine récente, un cas analogue où un successeur en conflit ouvert avec son prédécesseur aurait officiellement mobilisé l’appareil diplomatique de l’État en faveur de ce dernier pour un poste onusien de premier plan.
Ce positionnement n’est pas sans logique. Sur le plan de la procédure, le Conseil de sécurité commence en principe à examiner les candidatures à huis clos à partir de la fin juillet 2026, pour une nomination formelle attendue avant la fin de l’année, le mandat débutant le 1er janvier 2027. Sans un soutien formel de son propre État, requis par les règles onusiennes, la candidature de Sall restait juridiquement bancale. Le soutien de Dakar lui confère la légitimité procédurale indispensable.
Faye, entre autonomie présidentielle et intérêt national
Ce geste s’inscrit aussi dans la dynamique interne sénégalaise. Le 3 juillet 2026, Faye avait annoncé la création de son propre parti politique, en convoquant 306 maires de sa coalition, marquant une rupture nette avec Ousmane Sonko et Pastef. Le Monde y lit la confirmation d’une émancipation présidentielle en cours depuis plusieurs mois.
Dans cette logique d’autonomisation, soutenir Macky Sall à l’ONU peut servir un double objectif : démontrer que la présidence transcende les clivages partisans hérités de l’alternance de 2024, tout en se positionnant comme l’architecte d’une diplomatie africaine ambitieuse. Le communiqué ministériel va dans ce sens, en appelant « toutes les forces vives de la Nation à soutenir cette candidature qui est désormais celle du Sénégal au service de l’Afrique et d’un multilatéralisme plus performant ».
Le pari est lisible : Faye tente de transformer une décision politiquement risquée en capital symbolique, en incarnant une figure de stature présidentielle capable de dépasser les querelles de l’alternance pour servir un intérêt national supposé supérieur.
La crédibilité sénégalaise en jeu sur la scène onusienne
La vraie question, pour les diplomates et décideurs qui suivent ce dossier, est de savoir comment les membres du Conseil de sécurité et en particulier les membres permanents, dont chacun dispose d’un droit de veto percevront un candidat porté par un État dont le programme FMI reste suspendu, et dont les finances publiques ont fait l’objet d’un audit retentissant.
Macky Sall dispose d’atouts réels : son bilan à la présidence de l’Union africaine en 2022-2023 a abouti à l’adhésion de l’UA au G20 comme membre permanent, et son plaidoyer pour une réforme de l’architecture financière internationale lui a valu une visibilité sur les tribunes multilatérales. Mais l’écart entre les chiffres budgétaires déclarés et les chiffres réels constituera un argument que ses adversaires dans la course ne manqueront pas d’utiliser.
La décision de Faye engage donc la crédibilité de l’État sénégalais autant que celle de son prédécesseur. Ce choix traduit moins un retour à une continuité institutionnelle naturelle qu’un pari calculé sur l’intérêt national dont l’issue dépendra, en définitive, des délibérations à huis clos d’un Conseil de sécurité dont les logiques de consensus restent imprévisibles.
Sources
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Communiqué officiel du ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères (@miaae_senegal) — Ministère sénégalais, 20 juillet 2026
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Réaction de Macky Sall sur X (@Macky_Sall) — 20 juillet 2026
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Sénégal : Dakar soutient la candidature de Macky Sall à l’ONU — France 24, 21 juillet 2026
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L’ancien président sénégalais Macky Sall en campagne pour devenir secrétaire général de l’ONU sans le soutien de Dakar — Le Monde, 11 mars 2026
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FMI : mission conclue sans accord au Sénégal — Primature / site de référence, 22 juin 2026
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Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye poursuit son émancipation — Le Monde, 9 juillet 2026
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L’Union africaine refuse de soutenir la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général de l’ONU — RFI, 27 mars 2026
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Manuel pour les ISC sur la crédibilité budgétaire — ONU/DESA, 2021