La vague de retraits de la Cour pénale internationale qui frappe le Sahel suscite une résistance croissante parmi les voix dissidentes de la région. Réunis à Paris le 11 août 2026, une vingtaine d’acteurs de la société civile et de responsables politiques originaires du Mali, du Burkina Faso et du Tchad ont dénoncé des décisions gouvernementales qu’ils jugent dangereuses pour les victimes de crimes graves. Derrière l’argument souverainiste brandi par les régimes de l’Alliance des États du Sahel, une géométrie bien plus complexe se dessine, mêlant pressions américaines, exactions internes non jugées et calculs politiques.
Une séquence de retraits sans précédent dans la région
En l’espace de quelques semaines, le Sahel a concentré une série de notifications officielles de retrait du Statut de Rome. Le Mali et le Burkina Faso ont déposé simultanément leurs lettres auprès du Secrétaire général de l’ONU le 24 juin 2026, tandis que le Tchad a suivi le 27 juillet 2026. Conformément à l’article 127 du Statut de Rome, ces retraits ne prendront effet qu’un an après leur notification respectivement en juin et juillet 2027 et n’annulent pas la compétence de la Cour pour les crimes commis avant ces dates.
Le Niger avait quant à lui amorcé le mouvement un peu plus tôt. Ces quatre États forment désormais un front commun contre La Haye, au nom d’une souveraineté qu’ils estiment bafouée par une juridiction qu’ils qualifient d’« instrument sélectif et politisé », selon la formulation rapportée par Le Monde.
Ce type de rhétorique n’est pas neuf : il avait déjà accompagné la vague de retraits africains amorcée dans les années 2016-2017, dont le Burundi avait été le premier cas concret. Mais le précédent burundais est éclairant : le retrait de 2017 n’avait pas annulé la compétence de la CPI pour les faits antérieurs, mais il avait rendu toute coopération impossible pour les procédures ultérieures, retardant durablement l’accès à la justice pour les victimes.
L’argument africain contesté de l’intérieur
Le reproche d’un ciblage exclusif du continent africain par la CPI, argument récurrent des gouvernements sahéliens, a été frontalement remis en cause lors de la conférence parisienne. La journaliste malienne Sadio Kante Morel a opposé un argument factuel : « Aujourd’hui, au moment où même Israël est inquiété par la CPI, dire que ça ne concerne que les Africains n’est plus d’actualité. »
Cette réfutation s’appuie sur un contexte bien documenté : la Cour a effectivement émis des mandats d’arrêt visant des responsables israéliens pour des faits liés au conflit à Gaza, élargissant de fait son périmètre géographique bien au-delà du continent africain. L’argument du deux poids deux mesures, s’il gardait une certaine pertinence historique au regard de la composition initiale des dossiers traités par la Cour, perd de sa force dans ce contexte inédit.
Pour le Mali, la situation est juridiquement particulière : la CPI menait une enquête ouverte depuis 2012, à la suite d’un renvoi effectué par les autorités maliennes elles-mêmes, portant sur les crimes commis dans le nord du pays. Des condamnations ont déjà été prononcées dans les affaires Al Hassan et Ahmad Al Faqi, et un mandat d’arrêt vise toujours Iyad Ag Ghali. Le retrait de Bamako apparaît ainsi comme une rupture de fait avec une procédure que le pays avait lui-même initiée, signe d’un retournement politique majeur depuis l’arrivée des juntes au pouvoir.
Le cas tchadien : entre coopération et volte-face
Le retrait du Tchad, annoncé le 27 juillet 2026, a particulièrement surpris les observateurs. L’homme politique tchadien Abakar Assileck, présent à Paris, ne cache pas sa perplexité : « Ça m’a surpris parce que du 3 au 24 juillet, le Tchad a reçu la procureure adjointe, madame Khan à N’Djamena. Ils l’ont accompagnée jusqu’à la frontière entre le Tchad et le Soudan. Il y a une bonne collaboration. Qu’est-ce qui a motivé ce retrait ? Est-ce que ce sont les sanctions américaines ? »
La question posée par Assileck n’est pas rhétorique. Le Monde a rapporté que la décision tchadienne avait été prise « à la demande des États-Unis ». Cette formulation tranche avec le discours souverainiste officiel, et suggère qu’une partie au moins des retraits sahéliens relève davantage d’une pression diplomatique externe que d’une posture idéologique cohérente. Mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio avait publiquement déclaré vouloir « démanteler la CPI », avant que Washington n’intensifie son offensive en sanctionnant des magistrats de la Cour et en faisant pression sur plusieurs États africains pour qu’ils quittent le Statut de Rome.
Cette dimension américaine introduit une contradiction manifeste dans le discours des régimes de l’AES : comment invoquer la souveraineté africaine face à une juridiction internationale tout en cédant aux injonctions de Washington ? La question, soulevée par plusieurs participants à la conférence parisienne, reste sans réponse officielle de la part des gouvernements concernés.
Les victimes en première ligne de l’impunité
Au-delà du débat institutionnel, la conférence a rappelé que derrière les procédures juridiques se trouvent des victimes concrètes. Tahir Korom, président des Jeunes progressistes d’Afrique centrale, a évoqué les événements du 20 octobre 2022 au Tchad pour illustrer l’enjeu : « Le Tchad est engagé dans l’envoi des armes et tout ce qui va avec. Il y a pas mal d’exactions et c’est un crime contre l’humanité. Il y a aussi des exactions au niveau interne. Pour les événements du 20 octobre [2022], ce sont des centaines de Tchadiens qui ont été assassinés. »
Les chiffres documentés donnent la mesure du drame. La Commission nationale des droits de l’homme du Tchad (CNDH) a établi un bilan de 128 morts, 518 blessés et 12 disparus lors de la répression de ces manifestations. Les ONG, notamment la Ligue tchadienne des droits de l’homme (LTDH) et l’OMCT, ont documenté jusqu’à 218 morts, une quarantaine de disparus et plus de 1 300 arrestations. Si des commissions d’enquête judiciaires ont été annoncées, aucune n’a abouti à des résultats consolidés et publiquement vérifiables. En se retirant de la CPI, N’Djamena supprime l’une des rares perspectives de recours extérieur pour ces victimes.
La situation est comparable, à des degrés divers, au Mali et au Burkina Faso, où les opérations militaires contre les groupes armés ont été régulièrement accompagnées d’accusations graves d’exactions contre des populations civiles, sans que les mécanismes judiciaires nationaux n’offrent de garanties d’indépendance suffisantes.
Une mobilisation pour endiguer l’effet de contagion
Les participants à la conférence du 11 août ont annoncé vouloir intensifier leur action pour empêcher d’autres États africains de suivre la même voie. La préoccupation est légitime : si le mouvement devait s’étendre à d’autres États membres de l’Union africaine, la CPI se trouverait privée d’une part significative de sa base d’États parties africains, réduisant d’autant ses capacités d’enquête sur le continent.
L’avocat Emmanuel Altit, ancien conseil à la CPI et ancien avocat de Laurent Gbagbo, figurait parmi les participants, apportant à la réunion une expertise juridique de premier plan sur les mécanismes de la Cour et les possibilités de résistance institutionnelle.
La présidence de l’Assemblée des États parties au Statut de Rome a de son côté exprimé ses regrets face aux retraits annoncés et appelé les pays concernés à « rester des États parties engagés » et à poursuivre des « échanges constructifs ». Ni la CEDEAO ni l’UEMOA n’ont pour leur part publié de réaction officielle documentée, reflétant une prudence institutionnelle qui contraste avec l’urgence signalée par la société civile.
La question centrale qui se pose désormais dépasse le cadre sahélien : dans un contexte où les États-Unis eux-mêmes orchestrent une campagne visant à affaiblir la CPI, et où des régimes de transition invoquent la souveraineté pour se soustraire à tout mécanisme de reddition de comptes, quels recours restent-ils aux victimes de crimes graves dans des États qui ont choisi de fermer la porte à La Haye ?
Sources
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Des acteurs de la société civile et des politiques dénoncent le retrait de la CPI du Tchad, Mali et Burkina — RFI, 12 août 2026
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Le Niger, le Mali et le Burkina Faso se retirent de la CPI en dénonçant un instrument sélectif et politisé — Le Monde, 2 juillet 2026
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Le Tchad annonce quitter la CPI à la demande des États-Unis — Le Monde, 27 juillet 2026
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Le retrait de trois pays du Sahel de la CPI est une trahison à l’égard des victimes — Human Rights Watch, 2 juillet 2026
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Retrait des États du Sahel de la CPI : un recul pour les victimes et la justice — FIDH
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Au Tchad, le bilan des violentes manifestations d’octobre revu à 128 morts — Le Monde, 24 février 2023
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Notification de retrait du Mali, Burkina Faso du Statut de Rome — ONU, 24 juin 2026
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La CPI cible d’une nouvelle offensive américaine — Le Monde, 14 juillet 2026
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Retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CPI : fin de partie de la justice pénale internationale ? — IRIS France
- Alliance des États du Sahel : le retrait de la CPI, acte souverain ou rupture idéologique ?
- CPI Afrique : comment Washington orchestre le retrait des États africains de la Cour pénale internationale
- Le Mali et le Burkina Faso quittent la CPI, accusant l’institution de deux poids deux mesures
- Burundi, Afrique du Sud, Gambie : quand le retrait de la CPI vire à la posture politique
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