Huit missions en moins de deux ans, et toujours pas d’accord. Depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, le Sénégal et le Fonds monétaire international s’affrontent sur un dossier unique : la dette cachée accumulée sous l’ère Macky Sall. La huitième mission du FMI, conduite par Mercedes Vera Martin du 19 août au 1er septembre, illustre à la fois la persistance du dialogue et la profondeur du blocage.
La révélation : quand les comptes publics ont volé en éclats
Le détonateur a été politique avant d’être comptable. Arrivées au pouvoir sur un programme de rupture, les nouvelles autorités sénégalaises ont commandé un audit des finances publiques couvrant la période 2019 à mars 2024. Le rapport définitif de la Cour des comptes, publié en février 2025, a produit l’effet d’une bombe institutionnelle.
Le document reconstitue un encours total de dette publique de 18 558,91 milliards de francs CFA au 31 décembre 2023, soit 99,67 % du PIB, loin des chiffres officiels qui avaient été transmis au FMI et aux marchés. Plus grave encore : la Cour identifie une dette bancaire contractée hors circuit budgétaire, sans approbation parlementaire, pour 2 517,14 milliards de francs CFA au 31 mars 2024, assortie de 302,61 milliards de charges futures non provisionnées.
C’est sur la base de ces constats que le FMI a, de son côté, évoqué une dette cachée d’environ 7 milliards de dollars accumulée entre 2019 et 2024, soit environ 4 250 milliards de francs CFA d’engagements non retracés dans les comptes officiels. Ce chiffre, confirmé par le Fonds après réconciliation, est devenu le point de référence du débat public et le cœur du contentieux technique avec Dakar.
La mécanique du blocage
La suspension du programme FMI, un accord ECF/MEDC approuvé en juin 2023, découle directement de ces révélations. Confronté à des « déclarations erronées significatives » sur les données budgétaires transmises par l’ancienne administration, le Fonds a posé une condition préalable à tout nouveau décaissement : la certification des chiffres réels par des organes compétents, la réconciliation complète de la dette, et des engagements crédibles sur la trajectoire des finances publiques.
Ce processus de vérification, techniquement nécessaire, s’est révélé politiquement complexe. D’un côté, le gouvernement de Ousmane Sonko a instrumentalisé l’audit pour discréditer l’opposition, brandissant la dette cachée comme preuve de la « prédation » de l’ancien régime. De l’autre, le Premier ministre a adopté des positions publiques qui ont brouillé la lisibilité du dossier pour les créanciers extérieurs : refus de toute restructuration de la dette, qu’il qualifie d’« humiliation », tout en admettant que les négociations ont été « difficiles » et que les discussions avec le Fonds portaient sur des options jugées inacceptables.
Cette posture publique a compliqué le travail des équipes techniques. Le FMI a besoin d’engagements formalisés, sur la maîtrise des partenariats public-privé, l’audit des grandes entreprises publiques, un calendrier d’apurement des arriérés, que les déclarations de tribune rendent difficiles à consolider dans un mémorandum signable.
Les marchés ne pardonnent pas l’attente
Pendant que les négociations s’éternisent, les marchés financiers ont rendu leur propre verdict. La trajectoire des notations souveraines est éloquente : Moody’s a abaissé la note du Sénégal de B1 à B3 en février 2025, avant de la dégrader encore à Caa1 en octobre 2025, avec perspective négative. S&P a suivi une courbe similaire, passant de B à B- puis à CCC+. Ces niveaux placent le Sénégal en territoire spéculatif profond, à la frontière du risque de défaut tel que les agences le définissent.
Sur le marché secondaire, les eurobonds sénégalais ont plongé après la pause des négociations de novembre 2025 sans nouvel accord : le rendement de l’échéance 2033 a grimpé à 13,20 % pour un prix tombé à 68 cents par dollar. Début 2026, les spreads en dollar se situaient encore autour de 1 300 points de base, un niveau qui ferme pratiquement l’accès aux marchés internationaux à des conditions soutenables.
L’impact est direct sur la capacité de financement de l’État. Sans programme FMI actif, Dakar ne bénéficie ni du signal de confiance que le Fonds envoie aux autres créanciers, ni des financements concessionnels qui accompagnent généralement les accords. Le Sénégal se retrouve ainsi isolé dans une zone UEMOA où, selon le Trésor français, tous les autres membres bénéficient d’un financement du FMI, soit dans le cadre d’un programme complet, soit via un dispositif d’urgence.
La leçon mozambicaine
Le précédent le plus souvent cité dans les salles de marché est celui du Mozambique. En 2016, la révélation de dettes contractées en secret par des entreprises publiques avec garantie de l’État avait entraîné la suspension immédiate de l’aide du FMI, le pays tombant en défaut de paiement. Il aura fallu six ans et un long processus judiciaire avant que le Fonds accorde un nouveau financement à Maputo en 2022, pour 432 millions d’euros. Six ans d’isolation financière, avec des effets durables sur l’investissement et la croissance.
La situation sénégalaise présente des similitudes structurelles, dette hors budget, absence de traçabilité, révélation par un audit post-alternance, mais aussi des différences importantes. Dakar n’est pas en défaut de paiement. Les autorités coopèrent formellement avec le Fonds, comme en témoigne la tenue régulière des missions techniques. Et le volume des engagements non déclarés, bien que massif en valeur absolue, s’inscrit dans une économie plus diversifiée que le Mozambique de 2016.
Ce que la huitième mission peut résoudre, et ce qu’elle ne peut pas
La mission conduite par Mercedes Vera Martin du 19 août au 1er septembre porte précisément sur les points techniques restants du dossier de la dette cachée. Selon Jeune Afrique, trois enjeux structurent les discussions : la validation définitive des chiffres de dette réconciliée, les engagements sur la gouvernance budgétaire future, et le cadre macroéconomique d’un éventuel nouveau programme.
Le fait que Bassirou Diomaye Faye ait reçu Mercedes Vera Martin au palais de la République le 21 janvier 2026, niveau de discussion inhabituel pour une mission technique, signale que le dossier a atteint le sommet des priorités gouvernementales. Mais un accord formel reste conditionné à des arbitrages qui dépassent la technique : combien de temps Dakar peut-il assumer le coût financier et diplomatique de l’absence de programme, et jusqu’où le gouvernement acceptera-t-il des conditionnalités sur des réformes structurelles qu’il a présentées à son électorat comme des choix souverains ?
La question posée à Dakar n’est pas seulement comptable. Elle touche à la définition même de ce que signifie gérer une dette héritée dans un contexte d’alternance politique. La réponse que le Sénégal apportera, et le délai dans lequel il l’apportera, dessinera probablement le cadre dans lequel ses partenaires financiers évalueront les prochaines alternances sur le continent.
Sources
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FMI au Sénégal : trois enjeux clés pour sortir de l’impasse de la dette cachée : Jeune Afrique, Thaïs Brouck, 2025
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Rapport définitif sur la situation des finances publiques, exercice 2019 au 31 mars 2024 : Cour des comptes du Sénégal, février 2025
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La dette cachée du Sénégal : Le Grand Continent, octobre 2025
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Sénégal : Moody’s abaisse la note souveraine à B3 sur fond d’endettement croissant : Horonya Finance, février 2025
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Senegal Eurobonds plunge after IMF talks paused without new deal : Bloomberg, novembre 2025
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Mozambique : le FMI accorde son aide 6 ans après la dette cachée : Africanews, mai 2022
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Le FMI évoque une dette cachée d’environ 7 milliards de dollars entre 2019 et 2024 : RFI, mars 2025
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Dette cachée et désaccord avec le FMI : Ousmane Sonko pose ses conditions : Seneweb, 2025
- Dette cachée Sénégal 2024 : les cicatrices durables sur la crédibilité souveraine du pays
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