AES : Tiani félicite le nouveau Parlement, sans véritable adhésion populaire démontrée

La rédaction

août 27, 2026

AES : Tiani félicite le nouveau Parlement, sans véritable adhésion populaire démontrée

Le général Tiani a salué l’achèvement de l’architecture confédérale de l’Alliance des États du Sahel, parlement installé, règlement intérieur adopté, trois commissions créées. Pour les dirigeants de Bamako, Ouagadougou et Niamey, c’est une étape majeure. Pour les populations, le verdict reste suspendu à des réalités que les institutions seules ne peuvent pas produire.


L’AES se dote enfin d’un cadre institutionnel complet

Depuis sa création en juillet 2023, l’Alliance des États du Sahel avait l’allure d’une coalition politique informelle, trois juntes unies par la rupture avec la CEDEAO, mais sans architecture institutionnelle propre. Cette lacune vient d’être comblée. Le Parlement confédéral de l’AES a été officiellement installé, avec 45 députés confédéraux, soit 15 représentants par État membre, Burkina Faso, Mali et Niger. Un règlement intérieur a été adopté formellement, et trois commissions spécialisées ont été mises en place : défense, diplomatie et développement.

Le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte nigérienne et membre du Conseil des Chefs d’État de l’AES, a publiquement salué cet aboutissement comme une nouvelle étape de consolidation de l’alliance. Ousmane Bougouma, président du Parlement confédéral de l’AES et par ailleurs président de l’Assemblée législative de transition du Burkina Faso, a qualifié le processus de « marche irréversible vers l’horizon du bonheur de nos populations ».

La formule est volontairement solennelle. Elle dit quelque chose d’important sur la manière dont les dirigeants de l’AES conçoivent leur propre trajectoire : non pas comme un projet en cours d’évaluation, mais comme une direction déjà décidée et désormais inaltérable.


Des parlementaires désignés, non élus

Le mode de composition du Parlement confédéral mérite d’être examiné avec précision, car il conditionne directement la nature de la légitimité que cette institution peut revendiquer.

Les 45 députés ne sont pas issus d’un suffrage universel. Ils ont été désignés par les parlements de transition de chacun des trois États membres, des assemblées elles-mêmes nommées par les juntes au pouvoir, et non élues au terme d’un scrutin compétitif. Cette chaîne de désignation est cohérente avec la logique institutionnelle de l’AES, mais elle exclut toute validation directe par les citoyens.

Ce n’est pas, en soi, un cas unique dans l’histoire africaine des constructions régionales. La Confédération de Sénégambie (1982-1989), l’Union Ghana-Guinée des années 1960, ou encore la Fédération du Mali ont toutes été édifiées par des décisions interétatiques sans référendum populaire préalable. Même la création de l’Organisation de l’Unité africaine en 1963, puis de l’Union africaine en 2002, s’est faite par voie de sommets, pas par consultation des peuples. L’absence de référendum fondateur n’est donc pas une anomalie sahélienne : c’est la norme africaine.

Mais la comparaison s’arrête là. Ces unions antérieures, pour la plupart, impliquaient des gouvernements civils ou des régimes issus de processus constitutionnels reconnus. L’AES est construite par des juntes qui ont renversé des gouvernements élus, au Mali en 2020 et 2021, au Burkina Faso en 2022, au Niger en 2023, et qui gouvernent sans mandat électoral ni calendrier de transition clairement établi. C’est ce contexte spécifique qui rend la question de la légitimité particulièrement aiguë.


Ce que les sondages disent — et ce qu’ils ne disent pas

La tentation serait de conclure que les populations rejettent l’AES. Les données disponibles nuancent cette lecture, sans pour autant valider l’enthousiasme affiché par les dirigeants.

Afrobaromètre a publié en 2025 une note indiquant que la plupart des Maliens interrogés jugent l’influence de l’AES positive. Parmi ceux qui sont informés de l’alliance, 88 % estiment qu’elle renforcera la sécurité régionale, et 89 % approuvent le projet de monnaie commune. Ces chiffres sont élevés, mais ils appellent plusieurs précautions : ils portent sur des intentions perçues, pas sur des résultats observés ; ils mesurent l’adhésion à un projet, pas l’évaluation d’un bilan ; et ils s’inscrivent dans un contexte médiatique où les sources d’information critiques sont restreintes.

Pour le Niger, Afrobaromètre relève un indicateur plus ambigu : 64 % des Nigériens interrogés en 2023 n’approuvent pas le recours à des forces militaires étrangères pour sécuriser le pays, une donnée qui interroge la cohérence entre le discours souverainiste de la junte et les attentes réelles de la population sur les questions sécuritaires.

Pour le Burkina Faso, aucune enquête comparable sur l’AES n’est disponible dans les données publiées par Afrobaromètre.


La sécurité : le critère décisif, et le plus problématique

Si l’AES doit être jugée sur un critère, c’est bien celui qui constitue son argument fondateur : la sécurité. Or les données disponibles pour 2024 brossent un tableau préoccupant.

Selon ACLED, les décès de civils enregistrés au Sahel central ont augmenté de 20 % au premier semestre 2024 par rapport au second semestre 2023, passant de 2 520 à 3 064. Sur l’ensemble de l’année 2024, le Burkina Faso a enregistré 1 739 incidents sécuritaires et 7 526 morts selon les données ACLED. Au Mali, 1 078 incidents ont été recensés entre janvier et septembre 2024, pour 3 079 morts sur cette même période. Au Niger, 747 incidents et 1 715 victimes ont été dénombrés sur l’année.

Ces chiffres ne peuvent pas être directement imputés à l’AES, dont l’architecture militaire commune, la Force unifiée, est encore en phase d’opérationnalisation. Mais ils signalent que la promesse fondatrice, reprendre en main la sécurité après l’échec des partenariats extérieurs, n’a pas encore produit d’amélioration mesurable sur le terrain.


Le mot « irréversible » comme posture politique

Le qualificatif utilisé par Ousmane Bougouma n’est pas anodin. Présenter une trajectoire comme irréversible, c’est à la fois un signal d’unité envoyé aux partenaires et aux adversaires, et une fermeture implicite au débat interne. Cela signifie que la question de l’adhésion populaire est, en quelque sorte, déjà tranchée, non pas par un vote, mais par la volonté politique des gouvernants.

La CEDEAO, de son côté, maintient une posture de dialogue ouvert. Le Parlement de l’organisation a lancé en mai 2025 un appel au retour des trois pays et évoqué la création d’un comité de médiation. Omar Alieu Touray, président de la Commission de la CEDEAO, a indiqué son intention de se rendre à Bamako pour négocier. Cette main tendue, si elle ne modifie pas à court terme la trajectoire des juntes, maintient une pression diplomatique réelle et rappelle que le retrait effectif du 29 janvier 2025 reste contesté dans ses conséquences pratiques.


Les coûts économiques, silencieux mais réels

Pendant que les dirigeants célèbrent l’architecture institutionnelle, les ménages absorbent les effets économiques de la rupture avec la CEDEAO. L’analyse de la Banque mondiale publiée en mai 2024 anticipe une hausse des coûts commerciaux, une pression inflationniste sur les denrées alimentaires, le carburant et l’électricité, et une fragilisation des flux transfrontaliers pour trois pays enclavés dont la dépendance aux échanges régionaux est structurelle.

Le FMI juge l’impact sur le Mali relativement contenu à court terme, en raison du faible poids du commerce avec les pays CEDEAO hors UEMOA. Mais à moyen terme, la combinaison d’insécurité persistante, de coûts de transaction accrus et de volatilité des approvisionnements constitue un environnement difficile pour toute reprise économique.


L’unité des gouvernements n’est pas l’adhésion des peuples

Les félicitations que les dirigeants de l’AES s’adressent mutuellement n’ont rien d’illégitime : une architecture institutionnelle est un prérequis, pas une fin en soi. Parlement, commissions, règlement intérieu, ces instruments sont nécessaires pour qu’une confédération fonctionne. Mais ils restent des outils, pas des résultats.

La véritable mesure de l’AES se jouera dans les prochaines années sur des terrains que les communiqués officiels ne contrôlent pas : le niveau d’insécurité dans les régions rurales, la fluidité des échanges commerciaux transfrontaliers, le coût des denrées alimentaires à Niamey, Ouagadougou et Bamako, l’accès aux services publics dans les zones éloignées. C’est là, et non dans les salles de session du Parlement confédéral, que les populations rendront leur verdict, avec ou sans qu’on le leur demande.

La question que pose in fine la séquence actuelle est moins institutionnelle que politique : une confédération construite sans consultation populaire, dans un contexte de restriction des libertés publiques, peut-elle produire une légitimité durable ? Les précédents africains suggèrent que l’architecture peut tenir sans référendum. Mais ils suggèrent aussi que les unions qui durent sont celles qui parviennent à démontrer leur utilité concrète pour les citoyens, et pas seulement leur cohérence pour les dirigeants.


Sources