Orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire : 118 opérations à Foungbesso, mais les réseaux financeurs restent debout

La rédaction

août 28, 2026

Dans la sous-préfecture de Foungbesso, au cœur de la région du Bafing, 118 opérations de déguerpissement ont été conduites contre des sites d’orpaillage illégal un chiffre présenté le 27 août 2026 lors d’une séance de travail à la préfecture de Touba. Ce bilan impressionnant révèle pourtant, en creux, l’échec d’une stratégie purement répressive : les sites se reconstituent, les exécutants sont remplacés, et les commanditaires restent à l’abri.

Foungbesso, laboratoire grandeur nature de la répression minière

La réunion du 27 août, présidée par le préfet de région Kouakou Yao Dinard, visait à préparer les contributions locales à un prochain atelier national d’harmonisation des mécanismes de lutte contre l’orpaillage illégal. Le préfet n’a pas ménagé ses mots, qualifiant le phénomène de « fléau pour notre pays ». La liste des localités concernées Fakolo, Gbogbosso, Depanon, Gouela, Mamouesso, Koungo, Wayangoro et Dasso dessine une géographie de l’exploitation clandestine qui couvre l’essentiel du territoire de la sous-préfecture.

Le directeur départemental des Mines et de la Géologie de Touba, Didi Dibouahi Julbert, a élargi ce périmètre en recensant plusieurs zones supplémentaires touchées depuis 2024 : Kasso, Goh, Tiegounisso, Tiekourasso, Fakoloh et Wayangoro. L’accumulation de ces toponymes témoigne d’une diffusion spatiale du phénomène qui dépasse la capacité de réponse des dispositifs locaux.

À Wayangoro, une opération de la gendarmerie a permis de saisir 16 bouteilles de gaz et des concasseurs utilisés pour l’exploitation clandestine une prise modeste, mais qui illustre la sophistication logistique des sites illégaux. L’orpaillage clandestin dans le Bafing n’est pas une activité artisanale improvisée : il repose sur un approvisionnement en équipements qui suppose une chaîne d’achat, de transport et de financement.

Un bilan national qui relativise les avancées locales

Pour mesurer le poids réel de Foungbesso dans la lutte nationale, il faut replacer ces 118 opérations dans leur contexte. L’Agence Ivoirienne de Presse rapporte que plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été démantelés sur l’ensemble du territoire ivoirien entre 2021 et le premier semestre 2026, avec 4 474 personnes déférées à la justice, plus de 960 millions de FCFA saisis et environ 136 kg d’or confisqués. Pour les sept premiers mois de 2026 seulement, la gendarmerie nationale a déguerpis 1 114 sites et interpellé 1 531 individus, accompagnant la destruction de plus de 16 200 abris de fortune, 6 142 motopompes et 5 845 concasseurs.

Ces chiffres sont considerables. Ils témoignent d’un effort répressif soutenu, mobilisant des ressources humaines et matérielles significatives à l’échelle nationale. Mais ils posent aussi une question à laquelle les autorités tardent à répondre publiquement : si des milliers de sites ont été déguerpis depuis cinq ans, pourquoi le phénomène continue-t-il de s’étendre géographiquement ? Le bilan de Foungbesso, avec des zones nouvellement affectées depuis 2024, n’est pas une exception il est représentatif d’une dynamique de reconstitution rapide des sites après leur fermeture.

La chaîne logistique, angle mort de la stratégie répressive

C’est précisément ce constat qui a conduit le commandant de la compagnie de gendarmerie territoriale de Touba, Affechi Judaël, à soulever lors de la séance du 27 août la nécessité de cibler l’ensemble de la chaîne, « y compris les facilitateurs d’installation et d’approvisionnement en matériels ». Cette formulation, prudente dans sa forme, pointe vers un problème structurel : la répression frappe les exécutants visibles, pas les architectes invisibles du système.

L’OIPR avait déjà formulé ce diagnostic en février 2026, lorsque son directeur de zone Sud-Ouest, le colonel Abdoulaye Diarrassouba, affirmait que les personnes arrêtées sur le terrain étaient souvent de simples exécutants, tandis que les véritables commanditaires restaient en arrière-plan. La même source précisait que les services de l’OIPR avaient déjà identifié l’un des présumés financiers du réseau sans que cette identification se soit, à ce stade, traduite par une mise en cause publique ou judiciaire documentée.

Cette architecture en deux niveaux exécutants jetables en première ligne, financeurs protégés en retrait est bien connue des spécialistes des économies extractives illicites. Parmi les 4 474 personnes déférées à la justice entre 2021 et 2026, les données officielles indiquent que 65 % sont des ressortissants étrangers, majoritairement originaires d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Cette composition confirme que les orpailleurs de terrain sont souvent recrutés dans des bassins de main-d’œuvre régionale, tandis que les structures de financement et de commercialisation peuvent avoir un ancrage différent.

L’expérience ghanéenne, entre résultats opérationnels et limites structurelles

La Côte d’Ivoire n’est pas seule à se débattre avec cette équation. Le Ghana, confronté depuis des années au phénomène du galamsey, a poussé la logique de démantèlement de la chaîne d’approvisionnement plus loin que ses voisins. En 2025, la task force NAIMOS a saisi 32 excavatrices, confisqué des véhicules et procédé à l’arrestation de 11 ressortissants chinois impliqués dans la fourniture d’équipements lourds. Le gouvernement a également introduit un régime de permis pour l’importation d’excavatrices et créé des tribunaux dédiés aux infractions minières.

Les bilans opérationnels sont réels, mais des évaluations académiques indépendantes soulignent que la pression exercée sur les chaînes d’approvisionnement en matériel a surtout produit des changements temporaires de comportement chez les exploitants illégaux, qui se sont adaptés en déplaçant leurs activités ou en diversifiant leurs sources d’équipements. La leçon ghanéenne est sans doute la plus accessible pour Abidjan : elle montre à la fois ce qu’un ciblage plus ambitieux de la chaîne logistique peut produire à court terme, et les limites de cette approche sans traitement simultané des structures financières en amont.

Cartographie et coordination régionale : les deux leviers proposés à Touba

Face à cette impasse partielle, les acteurs réunis à Touba ont formulé deux pistes complémentaires. Kanvaly Fadiga, deuxième vice-président du conseil régional du Bafing, a proposé l’établissement d’une cartographie des sites clandestins pour mieux orienter les actions de sensibilisation et de répression. La proposition n’est pas nouvelle, mais elle reste pertinente : un projet de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées par l’orpaillage illégal a été lancé à Daoukro en mars 2026, mais il n’existe pas encore, à ce stade, de cartographie nationale officielle exhaustive et librement accessible des sites illégaux actifs. En 2025, le ministère des Mines a annoncé l’équipement de ses directions de 30 drones de surveillance pour cartographier les zones minières en temps réel un outil qui reste à déployer à pleine échelle dans le Bafing.

La seconde piste porte sur la coordination : la réunion de Touba s’inscrit explicitement dans la préparation d’un atelier national d’harmonisation, ce qui traduit la prise de conscience que les ripostes locales, aussi intenses soient-elles, ne peuvent pas suffire. La région du Bafing est frontalière de la Guinée et du Mali, deux pays également confrontés à l’orpaillage clandestin. Les réseaux d’approvisionnement en matériels ne s’arrêtent pas aux frontières administratives, et la pollution des cours d’eau du bassin du Bafing les autorités estiment que l’orpaillage clandestin est responsable de 80 % de la pollution des bassins d’eau en Côte d’Ivoire traverse elle aussi les frontières.

Démanteler les réseaux, pas seulement les sites

La séance de Touba a produit un état des lieux précis et des propositions concrètes. Elle n’a pas encore produit les mécanismes juridiques et institutionnels qui permettraient d’atteindre les commanditaires financiers identifiés mais non poursuivis, ni les instruments de coopération transfrontalière nécessaires pour casser les filières d’approvisionnement en matériels. Les 118 opérations de Foungbesso resteront un chiffre impressionnant mais éphémère si l’atelier national annoncé ne franchit pas ce seuil : passer d’une logique de déguerpissement perpétuel à une stratégie de démantèlement des réseaux qui rendent chaque nouveau site possible. La question n’est plus de savoir si l’État ivoirien est capable de fermer des chantiers clandestins il l’a prouvé à grande échelle. Elle est de savoir s’il est prêt à poursuivre ceux qui les financent.

Sources