Après des années de marginalisation au Sahel, l’Algérie multiplie les signaux de rapprochement avec le Mali et le Niger, deux membres fondateurs de l’Alliance des États du Sahel. Cette offensive diplomatique, qui mobilise simultanément l’énergie, le commerce, la sécurité et la médiation, intervient dans un contexte géopolitique profondément reconfiguré par les coups d’État sahéliens et la montée en puissance russe. Reste à déterminer si Alger dispose réellement d’une doctrine cohérente, ou si elle improvise face à l’urgence.
Un retour sur fond de rupture
Pour comprendre l’ampleur du repositionnement algérien, il faut mesurer la profondeur de la chute. Pendant plus de deux décennies, l’Algérie s’est positionnée comme le garant indispensable de la stabilité malienne. Ce rôle avait trouvé sa consécration dans les accords d’Alger de 2015, fruit d’une médiation multilatérale associant l’ONU, l’Union africaine et la CEDEAO. Mais le succès tactique n’a pas résisté à l’épreuve de la mise en œuvre : selon le Carter Center, seulement 22 % des dispositions étaient appliquées en 2017, et 23 % en 2020. L’accord n’avait pas traité les causes profondes du conflit, statut de l’Azawad, rapport centre-périphérie, intégration des combattants, condamnant la médiation algérienne à gérer des trêves sans résoudre la crise.
La rupture est venue de Bamako. Le 25 janvier 2024, la junte malienne a annoncé la fin « avec effet immédiat » de l’Accord d’Alger, invoquant des « actes d’hostilité » attribués à Alger et une ingérence dans les affaires intérieures. Le divorce semblait consommé. Pourtant, quelques mois plus tard, les mêmes autorités de transition recevaient le ministre algérien des Affaires étrangères à Bamako premier signe d’un dégel aussi rapide qu’inattendu.
Cinq leviers pour reconquérir le Sahel
Le rapprochement algérien ne se limite pas aux canaux diplomatiques classiques. Alger déploie une approche multidimensionnelle articulée autour de cinq leviers distincts.
L’énergie d’abord. C’est le domaine où les résultats sont les plus tangibles. En octobre 2024, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine s’est rendu à Alger, visite qui s’est conclue par la signature d’un mémorandum d’entente entre la SONIDEP et la SONATRACH portant sur l’exploration, le raffinage, la pétrochimie et la distribution des hydrocarbures. En parallèle, les projets d’interconnexion électrique progressent : une centrale « Solidarité » a été lancée à Goro Banda, en banlieue de Niamey, et l’électrification d’Agadez figure également à l’agenda bilatéral. Sur le gazoduc transsaharien reliant le Nigeria au Niger et à l’Algérie (TSGP), les études techniques avancent, renforçant le rôle d’Alger comme nœud énergétique continental.
Le commerce, en retard. Les échanges bilatéraux demeurent structurellement faibles : selon les données compilées par Deutsche Welle, le commerce algéro-malien atteignait environ 7,6 millions de dollars en 2024, un chiffre dérisoire pour deux pays partageant une frontière de plus de 1 300 kilomètres. Ce déficit commercial souligne à la fois le potentiel inexploité et l’ampleur du travail à accomplir pour faire de l’interdépendance économique un levier d’influence durable.
La sécurité et le renseignement, leviers moins visibles mais peut-être plus décisifs. Alger dispose d’une connaissance fine des dynamiques tribales et des réseaux djihadistes du Sahara central, acquise au fil de décennies de contre-terrorisme dans l’espace saharo-sahélien. La coopération sécuritaire, souvent discrète, constitue un actif que ni la Russie ni le Maroc ne peuvent aisément reproduire.
La médiation, enfin, demeure un marqueur identitaire de la diplomatie algérienne, même si son crédit a été entamé par l’échec partiel des accords de 2015. L’Algérie continue de se présenter comme un interlocuteur neutre capable de faciliter le dialogue entre les juntes et leurs oppositions internes, dans un espace sahélien où les médiateurs crédibles se raréfient.
La doctrine algérienne : évolution ou contradiction ?
Le retour d’Alger au Sahel interroge la cohérence de sa doctrine de non-ingérence, longtemps présentée comme un principe constitutif de la politique étrangère algérienne. Depuis 2021, cette doctrine connaît ce que des analystes comme Jalel Harchaoui décrivent comme une « recomposition » plutôt qu’une rupture : la révision constitutionnelle de 2020 a ouvert la possibilité d’un déploiement extérieur des forces armées dans certains cadres précis, sans que le discours officiel renonce au principe de souveraineté et de non-ingérence. Ce « non-interventionnisme conditionnel » permet à Alger de justifier une présence accrue sans endosser l’étiquette d’une puissance interventionniste.
Cette posture présente cependant une tension structurelle. D’un côté, Alger cherche à peser sur les dynamiques sahéliennes ; de l’autre, elle doit ménager des régimes de transition hypersensibles à toute perception d’ingérence extérieure, comme l’a précisément illustré la rupture de janvier 2024. La marge de manœuvre est étroite.
Un environnement concurrentiel
Le contexte dans lequel s’inscrit ce repositionnement algérien est celui d’une compétition régionale intensifiée. Au Mali, les estimations situent le déploiement de Wagner, en cours de transition vers Africa Corps, entre 1 000 et 2 000 hommes selon les périodes. Si Bamako a fait le choix du partenaire russe pour ses besoins opérationnels immédiats, les résultats mitigés de ces partenariats, illustrés notamment par les pertes subies lors de la bataille de Tinzawatène en juillet 2024, pourraient inciter les juntes à diversifier leurs appuis.
C’est précisément dans cette brèche qu’Alger cherche à s’insérer. Mais elle n’est pas seule. Le Maroc a lancé en novembre 2023 son Initiative atlantique, offrant aux États enclavés du Sahel, dont le Mali et le Niger, un accès aux ports marocains via des corridors logistiques terrestres. Une réunion ministérielle à Marrakech en décembre 2023 a formalisé cette offre. La rivalité algéro-marocaine, qui se joue traditionnellement sur le dossier saharien, se transpose ainsi dans l’espace sahélien avec une intensité nouvelle.
La confiance comme variable déterminante
Pour que le rapprochement algérien produise des effets durables, il devra surmonter un obstacle que les leviers matériels, gaz, électricité, commerce, ne peuvent dissoudre seuls : la défiance accumulée. L’International Crisis Group, dans son rapport sur la détente algéro-malienne, identifie précisément ce défi : Alger doit éviter de paraître vouloir restaurer son ancienne prédominance régionale, sous peine de provoquer les mêmes réflexes souverainistes qui ont conduit à la rupture de 2024.
Les signaux récents sont ambivalents. Du côté nigérien, le Premier ministre Zeine a évoqué des relations fondées sur le « bon voisinage » et la « fraternité », indiquant que les « zones d’ombre » se seraient dissipées. Du côté malien, le dégel est réel mais fragile : la junte entretient une rhétorique nationaliste qui peut se retourner rapidement contre tout partenaire perçu comme condescendant.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’Algérie a les moyens de peser au Sahel, elle les a, en partie. Elle est de savoir si Alger peut concevoir et surtout tenir un format de partenariat respectueux des nouvelles sensibilités souverainistes de ses voisins du Sud, sans sacrifier ses propres intérêts sécuritaires. Ce dilemme, entre influence et ingérence, entre proximité et autonomie, définira la portée réelle de ce retour algérien au Sahel. Ou révélera, une fois de plus, ses limites.
Sources
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Algérie-Mali : consolider la détente : International Crisis Group, 2024
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Mali : la dénonciation de l’accord d’Alger, un tournant dans la résolution du conflit : The Conversation, 2024
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Le retour de l’Algérie au Sahel : crise ou opportunité : ISS Africa, 2024
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Le Mali et l’Algérie affichent leur volonté de renouer le dialogue : Deutsche Welle, 2024
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Visite du Premier ministre nigérien à Alger : Agence Anadolu, 2024
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Algérie-Niger : gazoduc TSGP et stabilité au Sahel : Afrik.com, 2024
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L’Initiative atlantique marocaine et les défis au leadership régional : Carnegie Endowment for International Peace, 2024
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Vie et mort de l’accord d’Alger sur le Mali : IFRI, 2024
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La stratégie algérienne dans le conflit au Sahel : RFI, 2021