Du 28 au 30 août 2026, Ouagadougou a accueilli le Forum confédéral de la jeunesse et du volontariat de l’Alliance des États du Sahel. Trois jours de délibérations, trois ministres à la tribune, des centaines de délégués du Burkina Faso, du Mali et du Niger et une question centrale que l’événement a soulevée sans tout à fait y répondre : la jeunesse sahélienne est-elle invitée à construire la confédération, ou à l’acclamer ?
Un forum à l’ambition affichée
Le thème retenu « Consolidation de la Confédération des États du Sahel : rôle, responsabilité et engagement de la jeunesse » dit déjà beaucoup sur la posture attendue. La jeunesse est placée au service d’un projet institutionnel déjà défini par les exécutifs des trois États. Le président des Sessions confédérales des Parlements de l’AES, le Dr Ousmane Bougouma, a ouvert les travaux par un appel à l’engagement : « Vous avez la responsabilité de promouvoir les valeurs de paix, de discipline, de travail bien fait, de solidarité, de patriotisme et de respect de l’intérêt général, qui constituent le socle de nos réalités sociales et culturelles. »
La formulation est soignée. Elle est aussi, à bien y regarder, entièrement orientée vers l’adhésion plutôt que vers l’initiative. Les trois ministres en charge de la jeunesse Annick Pikbougoum Zingué/Ouattara pour le Burkina Faso, Abdoul Kassim Ibrahim Fomba pour le Mali, Sidi Mohamed Almahmoud pour le Niger ont pris la parole dans le même registre. La ministre burkinabè a affirmé que « la jeunesse doit donc être à la fois une force sociale, civique et citoyenne ». Son homologue nigérien a qualifié le forum de « cadre privilégié pour faire émerger cette dynamique ».
Ces formulations ne sont pas creuses. Elles dessinent cependant un agenda prioritaire : la légitimation d’un projet confédéral encore fragile par l’enthousiasme de la génération la plus nombreuse. Dans les trois pays, les moins de 25 ans représentent entre 67 % et 71 % de la population totale selon les projections démographiques des Nations unies pour 2025. Mobiliser politiquement cette fraction démographique n’est pas un acte anodin.
Un précédent récent, un bilan encore flou
Le forum d’août 2026 n’est pas le premier du genre. En juin 2025, Niamey avait déjà accueilli le 1er Forum de la Jeunesse de la Confédération des États du Sahel, dont les travaux avaient abouti à une déclaration finale. Celle-ci proposait notamment la création d’un fonds d’appui à l’entrepreneuriat des jeunes, un programme de réinsertion des victimes de conflits, un centre d’excellence universitaire et l’intégration formelle des jeunes dans les commissions nationales de l’AES. Un an plus tard, les sources disponibles ne permettent pas de confirmer la mise en œuvre effective de ces mesures. Le forum de Ouagadougou intervient donc avant qu’un bilan documenté du précédent n’ait été établi publiquement.
Cette séquence rappelle un travers bien connu des forums régionaux africains. L’expérience de la CEDEAO sur dix ans en offre l’illustration : adoption d’une politique de la jeunesse, plan d’action pour l’emploi des jeunes 2018-2022, programme des volontaires autant de cadres normatifs dont la traduction concrète dans les États membres reste incomplète. Les forums produisent des documents ; les documents produisent rarement, à eux seuls, des changements vérifiables dans la vie des jeunes.
Le décalage entre le discours et les réalités de l’emploi
C’est là que le bât blesse le plus visiblement. Les trois pays de l’AES partagent des marchés du travail structurellement défavorables à leur jeunesse. Pour le Burkina Faso, le bulletin statistique de l’INSD publié en 2025 indique un taux de chômage de 14,4 % pour les 16-24 ans et de 10,6 % pour les 16-35 ans, avec un taux de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteignant 26,3 % en 2024. Pour le Mali et le Niger, les séries comparables récentes font défaut dans les bases de données internationales, mais les dynamiques structurelles économies informelles dominantes, insécurité persistante, faiblesse des systèmes de formation ne diffèrent pas fondamentalement.
Le budget consacré à la jeunesse et à l’emploi au Burkina Faso en 2025 s’établit à environ 2,3 milliards de FCFA pour le programme « Jeunesse et éducation permanente » et à 5,1 milliards pour la « Promotion de l’emploi », selon la loi de finances. Des montants qui, rapportés à l’ampleur du défi démographique, restent modestes. Aucune donnée équivalente n’est accessible pour le Mali et le Niger dans leurs lois de finances respectives pour 2025, ce qui complique toute évaluation comparative de l’effort confédéral.
Dans ce contexte, appeler la jeunesse à la « discipline » et au « patriotisme » sans articuler simultanément une réponse crédible à la question de l’emploi revient à lui demander d’adhérer à un projet qui ne lui garantit pas encore de place économique réelle.
Un agenda de légitimation politique assumé
Il serait inexact de réduire ce forum à une opération de communication. Dr Bougouma a lui-même demandé « des propositions ambitieuses, réalistes et opérationnelles, susceptibles d’éclairer les décisions de nos gouvernements et des institutions de la Confédération ». La formule implique que les recommandations issues des délibérations ont vocation à alimenter les arbitrages institutionnels. La question est de savoir dans quelle mesure ce mécanisme sera effectif.
Sur le plan institutionnel, la structure confédérale dédiée à la jeunesse et au volontariat n’est pas encore juridiquement finalisée. Les experts des ministères de l’AES travaillent sur les dossiers structurants depuis plusieurs mois, mais aucun acte constitutif publié ne crée formellement un organe confédéral doté de la personnalité juridique propre à ce jour. Le forum s’inscrit donc dans une phase préparatoire, utile, mais pas encore conclusive.
La comparaison avec d’autres expériences régionales éclaire les risques de dérive. En Russie, les forums de jeunesse des années 2010 ont fonctionné selon une logique de « participation encadrée » : l’État fixait l’agenda, autorisait l’expression des initiatives juvéniles dans des limites prédéfinies, puis mobilisait la mise en scène de cette participation comme preuve de légitimité populaire du projet politique. La jeunesse devenait ainsi à la fois acteur et caution du régime. Les juntes sahéliennes, confrontées à des déficits de légitimité électorale, ont des raisons structurelles similaires de valoriser ce modèle.
Ce que la jeunesse attend réellement
Les données d’enquête disponibles suggèrent une jeunesse sahélienne moins réductible à l’enthousiasme patriotique que ne le laissent entendre les discours officiels. Une enquête Afrobaromètre publiée en juin 2025 montre que les jeunes Burkinabè expriment une insatisfaction marquée, notamment sur les questions économiques et la qualité des services publics. L’appui aux transitions militaires n’y est pas absent, mais il coexiste avec des attentes concrètes que la rhétorique confédérale ne saurait longtemps différer.
Ce que la jeunesse sahélienne attend, au-delà de la mobilisation patriotique, c’est une insertion économique réelle, un accès effectif à l’éducation et à la formation, un espace d’expression politique qui ne soit pas prédéterminé, et des mécanismes d’entrepreneuriat soutenus par des financements accessibles. Le forum de Ouagadougou n’ignore pas ces enjeux ils figurent dans les objectifs affichés mais il reste à démontrer que les recommandations produites déboucheront sur des politiques mesurables plutôt que sur une déclaration supplémentaire.
La légitimité se construit par les résultats, pas par les forums
Le pari des gouvernements de l’AES est compréhensible : dans un contexte d’insécurité généralisée et d’isolement diplomatique croissant, la consolidation d’un récit confédéral fédérateur est une nécessité politique. La jeunesse, par son poids démographique et son potentiel de mobilisation, en est naturellement un pilier.
Mais le patriotisme ne se décrète pas. Il se nourrit de résultats, de perspectives tangibles et d’une confiance gagnée dans le temps. Si le Forum confédéral de la jeunesse et du volontariat de l’AES entend faire de la jeunesse sahélienne un véritable acteur de l’intégration régionale et non un réservoir d’adhésion il devra se doter de mécanismes de suivi des recommandations, de budgets dédiés et d’une architecture institutionnelle stabilisée. L’enjeu, pour les trois gouvernements, n’est pas de savoir si la jeunesse est prête à s’engager. Elle l’est, partout et toujours. L’enjeu est de savoir si les institutions sont prêtes à lui en donner les moyens.
Sources
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AES : La jeunesse appelée à promouvoir la paix, la discipline et le patriotisme — Agence d’information du Burkina (AIB), 28 août 2026
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Forum confédéral de la jeunesse et du volontariat : 300 délégués attendus à Ouagadougou — Sidwaya, août 2026
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Forum de la Jeunesse de l’AES à Niamey : la jeunesse au cœur de l’intégration régionale — UNFPA, juin 2025
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Bulletin statistique ENSE2 — Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) du Burkina Faso, 2025
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Les jeunes Burkinabè expriment leur insatisfaction — Afrobaromètre, juin 2025
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Données démographiques Burkina Faso — UNFPA, projections 2025
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Politique de la jeunesse de la CEDEAO — Centre pour le développement de la jeunesse et des sports, CEDEAO
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De l’Alliance des États du Sahel à la Confédération des États du Sahel : le chemin est — Policy Center for the New South, 2026
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