L’initiative portée par la Côte d’Ivoire d’une coalition africaine contre l’orpaillage clandestin marque une rupture de méthode : après des années d’opérations nationales sans prise durable sur un phénomène transfrontalier, plusieurs États s’organisent pour coordonner leur réponse à l’échelle du continent. Mais entre les annonces institutionnelles et la réalité opérationnelle, la distance reste considérable.
Un constat d’échec qui impose la coopération
Le chiffre est éloquent dans sa contradiction : la Côte d’Ivoire a démantelé plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal depuis 2021, et le phénomène continue pourtant de s’étendre. Cette arithmétique paradoxale résume à elle seule la limite structurelle des approches strictement nationales face à un secteur qui, par nature, ignore les frontières. Les galamsey ghanéens, les orpailleurs maliens, les creuseurs burkinabè opèrent dans des espaces qui se chevauchent, se déplacent et se réorganisent au rythme des pressions policières locales.
C’est précisément ce constat qui a conduit Abidjan à porter, en 2024, l’idée d’une coalition africaine formalisée. L’initiative, présentée en marge des discussions multilatérales sur la désertification, repose sur trois piliers : renforcement du partage de renseignements entre États membres, harmonisation des politiques nationales, et mise en place d’outils communs de surveillance et de cartographie géospatiale des zones d’exploitation illicite. L’ambition est de transformer une réponse jusqu’ici fragmentée en une architecture régionale cohérente.
Ce virage n’est pas conjoncturel. Il s’inscrit dans une démarche engagée par la CEDEAO de réglementation régionale du secteur aurifère, dont les contours se sont progressivement précisés depuis la fin des années 2010. La nouveauté réside dans la radicalisation du diagnostic : l’orpaillage illégal n’est plus seulement traité comme un problème de régulation minière, mais comme une menace simultanément économique, environnementale et sécuritaire.
La dimension sécuritaire, nouveau moteur de la mobilisation régionale
Le glissement sémantique de « problème minier » à « enjeu sécuritaire » n’est pas rhétorique. Il repose sur un corpus documentaire qui s’est considérablement densifié ces dernières années. Au Sahel, des rapports concordants, dont celui du centre Afrique d’International Crisis Group, établissent que des groupes armés, y compris jihadistes, ont systématisé plusieurs mécanismes d’extraction financière sur les sites aurifères : prélèvement de type zakat auprès des orpailleurs, paiement de « services de sécurité », contrôle des circuits de transport et de commercialisation de l’or extrait.
Au Burkina Faso, entre 2016 et 2020, des groupes armés non étatiques auraient tiré environ 126 millions de dollars d’attaques ciblant des sites d’extraction aurifère, selon des données compilées par l’Observatoire économique et social du pays. Au Mali, notamment dans la région de Kidal, des groupes jihadistes taxaient directement les orpailleurs sur plusieurs sites. Ces mécanismes sont suffisamment documentés pour que les autorités maliennes aient, en 2024, officiellement justifié leur offensive contre l’orpaillage illégal par la nécessité de « couper les financements aux groupes armés et aux réseaux criminels ».
Cette dimension sécuritaire transforme la nature du problème posé aux coalitions régionales : il ne s’agit plus seulement de régulation économique, mais de contre-financement de la violence armée. Ce qui justifie, aux yeux des promoteurs de la coalition ivoirienne, que le partage de renseignements figure en premier rang des priorités.
Le précédent ghanéen : les limites d’une mobilisation nationale intense
Pour évaluer le réalisme des ambitions régionales, l’expérience ghanéenne offre un terrain d’analyse précieux. Depuis 2017, Accra a engagé des campagnes successives contre le galamsey, terme local désignant l’exploitation illégale d’or, avec une intensité rarement atteinte en Afrique de l’Ouest. L’Opération Vanguard, lancée en juillet 2017, visait explicitement à protéger les cours d’eau et prévenir la dégradation des terres. En avril de la même année, plus de 500 excavatrices et un millier de dragues avaient été retirées de sites illégaux.
Malgré cette mobilisation, des analyses récentes soulignent que les opérations répétées n’ont pas permis d’établir un contrôle durable sur les zones concernées, les fermetures s’avérant souvent temporaires. Le phénomène s’est en partie déplacé vers des zones plus reculées ou vers des pays voisins disposant de capacités de contrôle plus limitées. Ce « déplacement spatial » de l’activité illicite est précisément l’un des arguments les plus solides en faveur d’une approche coordonnée : une pression unilatérale sur un État ne fait qu’exporter le problème.
L’harmonisation normative : réelle mais insuffisante
Sur le plan normatif, des avancées existent. L’UEMOA s’est dotée d’un code minier communautaire dès 2003, révisé en 2023 pour intégrer davantage de dispositions relatives à la gouvernance, à l’environnement et à la responsabilité sociale des entreprises. Ce cadre commun constitue une base réglementaire que la nouvelle coalition africaine peut théoriquement mobiliser.
Mais l’harmonisation normative et l’alignement des pratiques sont deux réalités distinctes. Des analyses consacrées au processus d’harmonisation fiscale au sein de l’UEMOA montrent que la convergence dans le secteur minier résulte davantage de réformes nationales parallèles que de l’application effective du règlement communautaire. Plusieurs États membres ont continué à adapter leur propre code selon des logiques de concurrence fiscale pour attirer les investissements, ce qui maintient une hétérogénéité juridique difficilement compatible avec une réponse commune.
ISS Africa souligne par ailleurs que les coalitions régionales gagnent en efficacité lorsqu’elles intègrent pleinement les dimensions sécuritaires, judiciaires et de renseignement, et pas seulement la régulation minière au sens strict. C’est une distinction que la coalition ivoirienne semble avoir intégrée dans son architecture, sans que les mécanismes concrets de partage opérationnel aient encore été rendus publics.
Ce que la CEDEAO ne dit pas encore en chiffres
Sur la période 2018-2024, la CEDEAO a avant tout produit un cadre de coordination politique, sans que des résultats mesurables en termes de sites fermés ou de réseaux démantelés lui soient directement attribuables. Aucun bilan chiffré consolidé de l’organisation sur ces années n’est publiquement disponible. Ce déficit de transparence sur les résultats opérationnels n’est pas anodin : il rend difficile toute évaluation sérieuse de l’efficacité des mécanismes existants, et fragilise la base probatoire sur laquelle la nouvelle coalition entend se construire.
La valeur économique de l’enjeu n’est pourtant pas abstraite. Selon des données compilées à partir de rapports OCDE, la seule production aurifère artisanale et à petite échelle du Mali, du Burkina Faso et du Niger représentait autour de 50 tonnes par an en 2017, pour une valeur estimée à environ 2 milliards de dollars annuels d’exportations illégales, sans compter les autres pays de la zone. Ces flux, massivement soustraits aux recettes fiscales des États concernés et partiellement réorientés vers des circuits criminels, donnent la mesure de ce qui est en jeu.
L’efficacité en question
La coalition africaine portée par la Côte d’Ivoire a le mérite de rompre avec la logique des réponses isolées et de reconnaître la nature systémique d’un problème que les opérations coup-de-poing n’ont jamais réussi à résoudre durablement. Elle s’appuie sur un diagnostic documenté, dimension sécuritaire, pertes fiscales massives, dégradation environnementale, et propose une architecture qui dépasse la simple déclaration d’intention.
Mais plusieurs conditions de succès restent incertaines. L’Union africaine, dont le positionnement officiel sur cette initiative demeure introuvable dans les sources disponibles, n’a pas encore apporté la légitimité institutionnelle que supposerait une véritable coalition continentale. Le partage de renseignements entre services nationaux souvent concurrents ou méfiants les uns envers les autres est une ambition qui s’est régulièrement heurtée à des résistances concrètes dans d’autres cadres multilatéraux africains. Et l’absence de résultats chiffrés attribuables aux structures existantes, CEDEAO en tête, laisse ouverte la question fondamentale : qu’est-ce qu’une coalition régionale peut obtenir que des États motivés et dotés n’ont pas réussi à obtenir seuls ?
La réponse dépendra moins des textes fondateurs que de la volonté politique effective de partager des informations sensibles, d’aligner des calendriers judiciaires et d’accepter que la souveraineté opérationnelle se conjugue parfois au pluriel.
Sources
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Orpaillage illégal : la Côte d’Ivoire lance une coalition africaine : Financial Afrik, 2026
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Afrique : vers la réglementation du secteur de l’orpaillage en zone CEDEAO : Africa24, s.d.
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Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central : ReliefWeb / International Crisis Group, Rapport Afrique n°282
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Galamsey au Ghana : exploitation illégale et sécurité : Africa Center for Strategic Studies, s.d.
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L’orpaillage en Afrique de l’Ouest : des milliards de dollars incontrôlables : Agence Ecofin, 2019
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La convergence fiscale dans le secteur minier des pays de l’UEMOA : Entreprenante Afrique, s.d.
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Sites d’orpaillage, source de financement pour groupes jihadistes : L’Économiste du Faso, 2019
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Règlement n°02/2023/CM/UEMOA – Code minier communautaire : UEMOA, 2023
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