Vingt-cinq ans après le lancement de sa politique d’expansion internationale, la Chine contrôle aujourd’hui près de 80 mines africaines et raffine environ 79 % du cobalt mondial. Face à cette architecture bâtie patiemment depuis la fin des années 1990, la réponse américaine, amorcée en 2025, ressemble encore à une course-poursuite. L’Afrique, elle, cherche à ne pas rater une nouvelle fois le train de la transformation industrielle.
La stratégie du « Go Out » : vingt ans d’avance méthodiquement construite
La domination chinoise sur les métaux critiques africains ne doit rien au hasard. Elle procède d’une décision politique délibérée : la politique du « Go Out », impulsée par le Conseil des affaires d’État à la fin des années 1990 et formalisée en 1999-2000, avec pour instruments opérationnels le ministère du Commerce (MOFCOM), la Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC) et la banque publique China Eximbank comme bras financier. Dès 2000, le Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC) offrait le cadre diplomatique multilatéral pour déployer cette stratégie à l’échelle continentale.
Le modèle opérationnel s’est cristallisé en 2008 avec l’accord Sicomines, signé en République démocratique du Congo. Son principe est simple dans son énoncé, redoutable dans ses effets : des entreprises chinoises financent et construisent des infrastructures en échange d’un accès aux gisements miniers. Seize ans plus tard, un audit du contrat publié en 2026 par RFI relance le débat sur ce qu’il a réellement livré : 822 millions de dollars d’infrastructures effectivement réalisées sur la première phase, selon les évaluations disponibles, contre 13,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires cumulé de Sicomines sur quatorze ans, selon les données de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE). Sur le terrain, les chiffres sont éloquents : 1 132 kilomètres de routes réhabilitées sur 6 538 prévus, soit 17 % d’exécution, et un seul hôpital livré sur 31 annoncés.
Ce bilan n’a pas dissuadé Pékin d’approfondir son empreinte. En 2016, la mine de Tenke Fungurume, l’un des plus grands gisements de cuivre-cobalt du monde, change de mains : Freeport-McMoRan cède sa participation de 56 % à China Molybdenum (CMOC) pour 2,65 milliards de dollars. La transaction symbolise le désengagement américain progressif du secteur minier congolais et le mouvement inverse de consolidation chinoise.
Un écosystème d’État, pas une logique de marché
Ce que Washington a mis des décennies à comprendre, c’est que ses concurrents ne jouent pas selon les mêmes règles. Les entreprises chinoises actives en Afrique, CNMC, CMOC, Zijin Mining, Huayou Cobalt, Ganfeng Lithium, ne sont pas de simples opérateurs privés en quête de rendement. Elles opèrent adossées à des garanties d’État, des subventions directes et des assurances-risque publiques qui leur permettent d’investir là où le risque politique ou financier découragerait tout acteur de marché classique.
Le résultat, selon les données de l’OCDE, est sans appel : 79 mines africaines sont aujourd’hui détenues ou influencées par des intérêts chinois, dont 30 en RDC, 10 en Afrique du Sud et 8 en Zambie. Sur 38 sites miniers recensés en RDC et en Zambie, 35 produisent du cuivre ou du cobalt, deux métaux jugés indispensables aux industries de défense et de haute technologie. Et selon le Cobalt Institute, la Chine contrôle environ 79 % de la production mondiale de cobalt raffiné en 2024, un chiffre qui illustre une domination qui s’étend bien au-delà de l’extraction pour couvrir toute la chaîne de valeur.
Anticipant la montée en puissance de la demande liée aux batteries électriques, Pékin a accéléré en ciblant le lithium : entre 2022 et 2023, 4,5 milliards de dollars ont été investis pour sécuriser des gisements au Zimbabwe, en Namibie et au Mali, selon les données agrégées disponibles. Pendant ce temps, la Chine consolidait également ses corridors logistiques. La ligne ferroviaire Tazara, initialement construite avec l’aide chinoise dans les années 1970, fait l’objet en 2025 d’un plan de modernisation annoncé à 1,4 milliard de dollars, tandis que le corridor de Lobito, réhabilité dans le cadre d’accords infrastructurels antérieurs, voit son trafic progresser, même si ses 200 000 tonnes transportées en 2025 restent très en deçà de sa capacité théorique de 4,6 millions de tonnes annuelles.
La réponse américaine : un rattrapage encore embryonnaire
Pendant deux décennies, Washington a laissé le secteur minier africain aux acteurs privés. La vente de Tenke Fungurume à CMOC en 2016 illustre parfaitement cette posture : sans mécanisme public d’intervention, l’actif stratégique a simplement suivi la logique financière du marché, et changé de pavillon.
Depuis 2023-2024, les États-Unis ont commencé à mobiliser leurs agences fédérales spécialisées, la DFC (U.S. International Development Finance Corporation) et l’USTDA (U.S. Trade and Development Agency), pour financer projets et études dans le secteur minier africain. En juin 2025, l’Accord de Washington, signé dans le contexte de la normalisation entre la RDC et le Rwanda, ouvre également un volet minéral : selon le Département d’État américain, Kinshasa s’engage à sécuriser les chaînes d’approvisionnement minérales et à créer des chaînes de valeur avec des investisseurs américains, sous réserve de la sélection de partenaires privés alignés sur les objectifs du projet. Les montants DFC engagés pour Kinshasa restent toutefois non publiés dans leur détail, et les modalités de gouvernance demeurent floues.
Par ailleurs, un consortium soutenu par des investisseurs du Golfe, Orion CMC, disposerait de 1,8 milliard de dollars pour investir dans des projets miniers africains, notamment en Tanzanie. Mais même en additionnant ces initiatives, l’asymétrie avec la position chinoise reste considérable : vingt ans d’avance, des dizaines de mines en exploitation, des corridors logistiques opérationnels et une maîtrise du raffinage à l’échelle industrielle ne se rattrapent pas en quelques accords-cadres.
L’Afrique face au risque de la dépendance perpétuée
La question centrale, pour Kinshasa, Lusaka ou Harare, n’est pas de savoir qui, entre Pékin et Washington, obtiendra le prochain contrat minier. Elle est de savoir si l’un ou l’autre de ces partenariats contribuera enfin à une transformation économique réelle.
Les signaux envoyés par les États africains sont clairs. La Zambie, par exemple, a adopté en octobre 2025 des réglementations imposant des seuils de dépenses réservés aux entreprises locales dans le secteur minier, 20 % dès 2026, avec un objectif de 40 % en cinq ans, et prépare une politique de participation publique pouvant atteindre 30 à 35 % dans les nouveaux projets. Ces mesures témoignent d’une volonté de capter davantage de valeur ajoutée. Mais elles se heurtent à une réalité structurelle : sans capacités de raffinage locales, sans écosystème industriel, la transformation reste un horizon politique plus qu’une réalité économique.
Le bilan de Sicomines est à cet égard révélateur d’un schéma qui risque de se répéter si les conditions ne changent pas. La RDC produit l’essentiel du cobalt mondial, mais c’est en Chine que le métal acquiert sa valeur industrielle. Les promesses d’infrastructures n’ont été tenues qu’à une fraction de leur niveau annoncé, et aucune capacité de transformation locale significative n’a émergé de seize ans de partenariat. La société civile congolaise, à travers des organisations comme l’ODEP et la coalition Congo is Not for Sale, n’a cessé de documenter et de dénoncer ces déséquilibres.
La compétition sino-américaine pour les métaux critiques africains crée objectivement une nouvelle marge de négociation pour les États du continent. Les gouvernements qui sauront en tirer parti, en conditionnant l’accès aux gisements à des engagements industriels vérifiables, en renforçant leurs capacités de contrôle et d’audit, pourront peut-être convertir cette rivalité en levier de développement. Mais si la course aux ressources se joue uniquement entre grandes puissances, sans transformation de la structure des échanges, l’Afrique risque de se retrouver, une fois encore, du mauvais côté de la chaîne de valeur.
Sources
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Rapport sur le marché du cobalt 2024 : Cobalt Institute, 2025
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Audit du contrat Sicomines : RFI relance le débat sur l’accord de 2008 : RFI, mars 2026
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Sicomines, seize ans après : le Congo audite enfin le contrat du siècle : Œil d’Afrique, avril 2026
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RDC, Freeport-McMoRan cède à un groupe chinois pour 2,6 milliards de dollars : Jeune Afrique, mai 2016
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Accord de partenariat stratégique États-Unis – RDC : Département d’État américain, 2025
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Rapport d’évaluation du projet Sicomines : ITIE RDC, 2023
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Zambie : la politique de contenu local dans le secteur minier : CNUCED / Investment Policy Monitor, 2025
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Le corridor de Lobito et l’agenda de développement africain : Istituto Affari Internazionali, 2024
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La Chine renforce son rôle dans les chaînes d’approvisionnement en cobalt : Le Grand Continent, mars 2023
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