SÉNÉGAL : Face à la dette, Dr Mohamed Ndiaye réclame la fin du gaspillage et des dérives

La rédaction

septembre 6, 2026

Le Sénégal fait face à une équation budgétaire inédite : contenir une dette publique qui dépasse désormais les seuils d’alerte, tout en s’attaquant aux dérapages structurels qui ont conduit à cette situation. Pour l’économiste Dr Mohamed Ndiaye, le plan de traitement de la dette ne sera crédible que s’il s’accompagne d’une discipline budgétaire réelle pas d’un simple réaménagement des échéances. La question n’est plus seulement technique : elle est politique.

Une dette hors normes qui place Dakar sous surveillance

Le contexte chiffré est éloquent. Selon des estimations circulant dans le débat public sénégalais et reprises par BBC Afrique, la dette publique totale du Sénégal avoisinerait 119 % du PIB, voire davantage si l’on consolide les engagements des entités publiques. Ces niveaux, même contestés dans leur précision selon la définition retenue, placent le pays bien au-delà des seuils de vigilance habituellement retenus pour les économies émergentes.

Plus révélatrice encore est la trajectoire du déficit budgétaire. Entre 2020 et 2024, le Sénégal n’a pas respecté une seule fois le critère UEMOA de déficit inférieur à 3 % du PIB. Le déficit était estimé à 10,1 % du PIB en 2020 selon la Banque de France, à 6,3 % en 2021, puis encore à 4,9 % en 2023 avant que des révisions statistiques postérieures à l’audit des finances publiques ne fassent remonter ces chiffres. En 2024, la BCEAO le situait encore à 4,5 % du PIB à fin septembre, certaines projections évoquant des niveaux bien supérieurs selon les périmètres retenus. Cinq ans de déviation continue : c’est la réalité arithmétique que doit affronter tout plan de traitement de la dette sénégalaise.

Ce décrochage vis-à-vis des règles régionales n’est pas passé inaperçu. Le FMI, dans le cadre de son programme actif, avait conditionné son soutien à une trajectoire de consolidation visant d’abord un déficit à 3,9 % du PIB dans la loi de finances 2024, avec une cible à 3 % pour 2025. Il demandait également une réduction des dépenses primaires récurrentes de 1,6 point de PIB et l’élimination progressive des subventions énergétiques non ciblées. Mais la révision des comptes publics a fracassé ce cadre : selon le FMI, le déficit 2024 a été revu à 12,7 % du PIB, contre 3,9 % initialement prévu un écart qui a exigé une reconfiguration complète du programme.

Ce que l’audit de la Cour des comptes a mis en lumière

La remise à plat des finances sénégalaises ne résulte pas d’une simple conjoncture adverse. Elle est le fruit d’anomalies structurelles dans la comptabilisation et la présentation des données budgétaires. Le rapport définitif de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques de 2019 au 31 mars 2024 est, à cet égard, sans ambiguïté.

L’institution a établi que l’encours total de la dette de l’administration centrale budgétaire atteignait 18 558,91 milliards de francs CFA un niveau supérieur à celui présenté dans les documents officiels antérieurs. Elle a également relevé un écart global de 143,98 milliards de francs CFA entre les données de la Direction de l’ordonnancement de la dépense publique et les chiffres figurant dans le rapport gouvernemental. Sur la période couverte, les transferts ont atteint 8 429,83 milliards de francs CFA, soulignant l’ampleur des flux budgétaires dont la traçabilité était insuffisante. La Cour conclut à des anomalies de reporting qui affectent la sincérité des comptes publics, particulièrement sur la dette et les opérations de financement de l’État.

Ces constats ne sont pas de nature technique : ils signifient que pendant cinq ans, les documents budgétaires soumis au Parlement et aux partenaires internationaux ne reflétaient pas fidèlement la réalité des finances publiques sénégalaises. C’est sur ce terrain miné que le plan de traitement de la dette doit désormais asseoir sa crédibilité.

La position de Mohamed Ndiaye : le réaménagement seul est une impasse

C’est dans ce contexte que l’économiste Dr Mohamed Ndiaye est intervenu publiquement pour recenser les enjeux et défis associés au plan de traitement de la dette, une prise de parole relayée par Sikafinance, plateforme spécialisée dans l’information économique et financière des marchés africains.

Sa position, qualifiée d’hétérodoxe, repose sur une prémisse simple mais politiquement inconfortable : rééchelonner ou restructurer la dette sans s’attaquer simultanément aux causes profondes des déséquilibres revient à repousser l’échéance sans résoudre le problème. Si les ressources ainsi libérées par un allégement du service de la dette sont absorbées par les mêmes logiques de dépense non maîtrisée subventions non ciblées, marchés publics opaques, transferts aux entreprises publiques insuffisamment supervisées, le bénéfice sera illusoire.

Cette lecture rejoint la préoccupation centrale du FMI et de l’UEMOA : la soutenabilité de la dette n’est pas seulement une question de stock ou d’échéances, elle dépend de la capacité de l’État à générer, durablement, des excédents primaires suffisants pour couvrir le service de sa dette sans recours systématique à de nouveaux emprunts. Or cette capacité suppose une transformation réelle des comportements budgétaires, pas une simple amélioration cosmétique des indicateurs de court terme.

Le double verrou : créanciers externes et discipline interne

La dimension externe du dossier est tout aussi complexe. Le Club de Paris, instance de référence pour les traitements coordonnés de dette bilatérale officielle, n’a pas annoncé de rééchelonnement spécifique au Sénégal en 2024-2025. Sa mécanique standard impose une condition de comparabilité de traitement entre créanciers, ce qui implique d’embarquer également les créanciers bilatéraux non-membres au premier rang desquels figure la Chine, présente comme grand créancier bilatéral officiel hors Club de Paris pour le Sénégal. Toute solution crédible de traitement de la dette devrait donc ménager ces deux blocs simultanément, une équation diplomatique et financière que le gouvernement sénégalais n’a pas encore résolue publiquement.

Sur le plan interne, la note du Trésor français sur la situation économique et financière du Sénégal indique que le FMI a relevé le risque de surendettement, et que la trajectoire récente place le pays dans une zone de vulnérabilité accrue. Le défi pour Dakar est donc de reconstituer simultanément sa crédibilité statistique après les révélations de la Cour des comptes, sa crédibilité budgétaire en démontrant une capacité réelle à tenir des objectifs de consolidation, et sa crédibilité vis-à-vis de ses créanciers extérieurs, bilatéraux comme multilatéraux.

Quelle sortie par le haut ?

La question que soulève l’intervention de Mohamed Ndiaye est, en définitive, celle de la condition sine qua non de tout plan de traitement de la dette : sans gouvernance budgétaire réformée en profondeur, l’espace fiscal dégagé par un allégement du service de la dette sera à nouveau comblé par de nouveaux déséquilibres. Les exemples régionaux le montrent : des pays ayant bénéficié d’allégements substantiels dans le cadre de l’initiative PPTE se sont retrouvés, une décennie plus tard, dans des situations d’endettement comparables, faute d’avoir réformé les structures de dépense publique.

Pour le Sénégal, le plan de traitement de la dette sénégalaise ne peut donc valoir que comme première étape d’une stratégie plus longue. La seconde étape plus difficile politiquement consiste à faire en sorte que les ressources dégagées ne soient pas réabsorbées par les logiques que l’audit de la Cour des comptes a documentées avec précision. La vraie question, que les prochaines discussions avec le FMI et les créanciers bilatéraux ne manqueront pas de poser, est celle-ci : le gouvernement sénégalais est-il prêt à accepter des mécanismes de contrôle suffisamment robustes pour que la parole donnée soit cette fois-ci vérifiable ?


Sources