Depuis le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023, le rapprochement entre Niamey et Moscou constitue l’axe central de la diplomatie de la junte nigérienne. Accords de défense, instructeurs déployés, tractations sur l’uranium : les signaux d’un pivot russe se sont multipliés. Mais entre la rhétorique de la souveraineté recouvrée et la substance réelle du partenariat, l’écart reste significatif.
Un protocole militaire signé, mais aux contours opaques
Le premier acte concret du rapprochement date de début décembre 2023. La visite à Niamey du vice-ministre russe de la Défense, Iounous-Bek Evkourov, a abouti à la signature d’un protocole de coopération dans le domaine de la défense. Son contenu précis n’a pas été rendu public : Le Monde notait alors que le Niger choisissait délibérément la Russie contre ses anciens partenaires européens, sans que les modalités de l’accord soient détaillées. En janvier 2024, les deux capitales ont annoncé vouloir « intensifier » leur coopération militaire pour stabiliser le Sahel, formulation qui relève davantage de l’annonce politique que d’un dispositif contractuellement défini.
Ce flou n’est pas anodin. Il traduit une pratique russe bien documentée dans la région : entretenir une ambiguïté stratégique sur la nature et l’ampleur des engagements, ce qui renforce l’effet de signal diplomatique sans exposer les deux parties à des obligations trop précises.
En avril 2024, l’arrivée de l’Africa Corps à Niamey, le successeur du groupe Wagner, a concrétisé ce volet militaire. Selon plusieurs sources concordantes, environ cent instructeurs ou combattants affiliés à cette structure ont été déployés dans la capitale nigérienne. Leur mission déclarée : former les forces armées nigériennes à l’utilisation du matériel russe livré, notamment un système de défense antiaérienne. Des sources secondaires évoquent également un rôle non officiel de sécurisation du régime de Tiani.
Ce que coûte le départ des partenaires occidentaux
Pour apprécier la réorientation stratégique de Niamey, il faut mesurer l’ampleur du vide laissé par les ruptures avec l’Occident. La France a suspendu 120 millions d’euros d’aide budgétaire après le coup d’État, et mis fin à l’ensemble de ses programmes de développement et d’appui au Niger. L’Union européenne a suspendu toutes ses actions de coopération, tandis que la Banque mondiale a gelé les décaissements en cours.
La junte a, dans le même temps, contraint les forces françaises de Barkhane à quitter le territoire nigérien, puis demandé le retrait de la mission européenne EUMS Niger, deux décisions qui ont laissé des pans entiers du dispositif sécuritaire sans relève identifiée. La question centrale est donc de savoir si le partenariat russe constitue un substitut opérationnel crédible à ces engagements, ou seulement un substitut symbolique.
Une présence militaire russe réelle, mais limitée
Le déploiement russe au Niger demeure quantitativement modeste. Une centaine d’éléments de l’Africa Corps ne remplacent pas l’architecture que la France avait construite sur plusieurs décennies, ni les capacités d’entraînement et de renseignement que fournissaient les missions européennes. Selon une analyse publiée par The Conversation, le rapprochement Niger-Russie s’inscrit dans une logique de « contrarier les anciens alliés » autant que de construire un partenariat sécuritaire autonome.
Les experts les plus cités sur le sujet adoptent une lecture convergente. À l’IFRI, Thierry Vircoulon souligne que la Russie ne dispose pas au Niger d’intérêts structurants comparables à ceux qu’elle a développés au Mali : sa présence repose davantage sur des armes et une influence politique que sur un ancrage durable. Du côté du Crisis Group, la ligne analytique est que Moscou profite du reflux français pour gagner du terrain politique, mais qu’il n’offre pas de solution sécuritaire éprouvée. L’idée que quelques centaines de soldats ou mercenaires russes puissent se substituer à des milliers d’acteurs occidentaux et onusiens est jugée irréaliste par plusieurs observateurs, qui notent par ailleurs que les pertes et redéploiements liés au conflit en Ukraine réduisent encore la marge de manœuvre disponible.
L’expérience malienne, qui précède de deux ans celle du Niger, est éclairante. Depuis 2021, la présence russe au Mali a permis des gains tactiques ponctuels, équipements livrés rapidement, appui au sol lors de certaines offensives, sans parvenir à enrayer la progression des groupes djihadistes dans le centre et le nord du pays. Des rapports documentent également une recrudescence des violences contre les civils attribuées aux forces associées à Moscou, ce qui complique le travail de renseignement local, élément pourtant décisif dans tout dispositif contre-insurrectionnel. Le bilan est décrit par les analystes comme « militairement contrasté » : des résultats visibles pour la communication des juntes, une stabilisation structurelle non démontrée.
L’uranium, terrain d’une recomposition économique encore embryonnaire
Au-delà du volet militaire, l’ambition russe au Niger intègre une dimension économique et stratégique : l’uranium. Le Niger figure parmi les principaux producteurs mondiaux de ce minerai, et la rupture avec le groupe français Orano en 2024 a ouvert un espace que Moscou cherche à investir. Le Monde a rapporté que la Russie et la Chine convoitent les stocks d’uranium accumulés à Arlit depuis le départ d’Orano, les discussions russes étant décrites comme les plus abouties parmi les prétendants.
Des contacts ont été établis entre Niamey et Rosatom, le géant nucléaire public russe, sur une possible coopération dans le nucléaire civil et l’exploitation de gisements. Des rumeurs de transaction sur un millier de tonnes d’uranium ont circulé dans la presse française, mais ont été démenties par les deux parties. À ce stade, les projets restent préliminaires, soumis à des incertitudes techniques, financières et politiques considérables. Le Niger négocie également avec la Chine et, selon les déclarations de son ministre des Mines, avec les États-Unis pour écouler sa production, ce qui indique une stratégie de diversification plutôt qu’un adossement exclusif à Moscou.
Sur le plan commercial plus général, les échanges bilatéraux Niger-Russie étaient historiquement faibles avant le rapprochement de 2023. Les discussions sur des projets concrets dans l’énergie, le transport, l’agriculture et les mines se sont intensifiées, mais les montants réels d’investissement sur la période restent non chiffrés dans les sources disponibles. Le contraste avec la position de la France, premier investisseur et principal partenaire commercial du Niger pendant plusieurs décennies, est saisissant.
Un partenariat politique solide, une alternative sécuritaire encore à démontrer
La rencontre entre Abdourahamane Tiani et l’ambassadeur russe Viktor Voropaev au Palais de la Présidence, en présence du ministre des Affaires étrangères Bakary Yaou Sangaré, s’inscrit dans ce contexte de densification des échanges diplomatiques. Aucun accord concret n’a été annoncé à l’issue de cet entretien, illustration du fait que la relation fonctionne pour l’instant davantage comme un signal politique continu que comme un programme d’action opérationnel détaillé.
Moscou a soigneusement géré sa posture depuis le coup d’État. Initialement, le Kremlin avait appelé à une solution « politico-diplomatique » et mis en garde contre toute intervention armée. Progressivement, à mesure que la junte consolidait son pouvoir et que les relations avec l’Occident se dégradaient, le ministère russe des Affaires étrangères a affiché un soutien explicite au « cours souverain » des autorités nigériennes, en associant ce soutien à la lutte contre le terrorisme.
Ce positionnement est caractéristique de la méthode russe en Afrique : capitaliser sur les griefs antifrançais, offrir une alternative rhétorique à la conditionnalité occidentale, et déployer des capacités militaires limitées mais visibles pour ancrer la relation. La question qui se posera à moyen terme est celle de la soutenabilité de ce modèle face à des défis sécuritaires qui n’ont pas fondamentalement changé de nature depuis que la France a quitté le territoire nigérien. La junte a obtenu un partenaire qui ne pose pas de questions sur la gouvernance ni sur les droits humains. Elle n’a pas encore obtenu, à ce stade, un partenaire qui puisse garantir sa sécurité.
Sources
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Le Niger choisit la Russie contre les Européens : Le Monde, décembre 2023
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L’arrivée de l’Africa Corps au Niger consacre le rapprochement de la junte avec la Russie : Le Monde, avril 2024
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Le Niger et la Russie nouent des liens militaires : trois façons de contrarier les anciens alliés : The Conversation
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Au Niger, la Russie a remplacé la France : Le Figaro, mars 2024
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Au Niger, la Russie et la Chine convoitent les stocks d’uranium du français Orano : Le Monde, avril 2025
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Instructeurs militaires russes de l’Africa Corps à Niamey : Le Figaro, avril 2024
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Coopération bilatérale : le Niger et la Russie approfondissent leur partenariat stratégique : Gouvernement du Niger
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Étude IRSEM n°97 : La Russie au Mali : IRSEM, 2025
- Africa Corps Niger : quand Moscou sauve Tiani de sa propre armée
- Niger : Tiani réduit à compter sur les Russes pour sauver son régime
- Niger : sauvé par Alger et Moscou, Tiani face au naufrage de sa souveraineté
- Abdourahamane Tiani face à la mutinerie : la dépendance extérieure du Niger mise à nu
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