La Banque africaine de développement (BAD) a activé une enveloppe pouvant atteindre 5,1 milliards de dollars pour amortir le double choc des prix de l’énergie et des engrais sur les économies africaines. Une réponse financière d’ampleur, mais qui révèle en creux une vulnérabilité structurelle que le seul financement d’urgence ne saurait résoudre. La sécurité alimentaire en Afrique ne se gagnera pas dans les salles de conseil des banques de développement, mais sur le terrain des réformes industrielles et agricoles.
Un mécanisme d’urgence à double détente
Le dispositif lancé par la BAD s’inscrit dans le cadre du GEFCRF (Global Energy Transition and Food Security Response Facility), conçu comme une réponse temporaire au choc simultané sur l’énergie, les engrais et les produits alimentaires. L’architecture financière repose sur deux piliers : 4,1 milliards de dollars de prêts supplémentaires de la BAD sur fonds propres, complétés par jusqu’à 960 millions de dollars du Fonds africain de développement, le guichet concessionnel de l’institution destiné aux pays les moins avancés. Le mécanisme est prévu pour une durée d’un an, avec révision obligatoire avant toute prolongation.
Ce n’est pas la première fois que la BAD recourt à ce type d’instrument. En 2020, face à la pandémie de Covid-19, l’institution avait annoncé un fonds d’urgence de 10 milliards de dollars. Le bilan a été nuancé : selon l’évaluation interne de la BAD, seules 25 opérations d’appui budgétaire rapide et 18 opérations d’investissement ont été finalement approuvées, pour un total de 3,3 milliards de dollars effectivement engagés, soit environ un tiers de l’enveloppe initiale annoncée. La capacité de décaissement réelle reste donc un enjeu aussi important que le montant nominal affiché.
La dépendance aux importations, talon d’Achille du continent
Derrière l’urgence financière se profile une réalité structurelle que les chiffres illustrent sans ambiguïté. Selon le Blog de la Banque mondiale, environ 90 % des engrais consommés en Afrique subsaharienne sont importés un chiffre confirmé par le résumé analytique de l’AATM 2024. Cette dépendance quasi-totale expose les agricultures africaines à chaque fluctuation des marchés mondiaux d’intrants, elle-même souvent déclenchée par des événements géopolitiques lointains.
La guerre en Ukraine a fourni une démonstration brutale de cette fragilité. Entre janvier 2022 et janvier 2023, les prix des engrais phosphatés ont bondi de 103 % au Mali, de 184 % au Sénégal et de 298 % au Ghana, selon l’OCDE. Pour l’urée, les hausses ont atteint 92 % au Sénégal et 88 % au Ghana sur la même période. La Fondation FARM rappelle que le prix de la tonne d’urée a été multiplié par 4,5 entre 2020 et 2022.
L’impact sur la production n’est pas resté théorique. Une évaluation conjointe CEDEAO-FAO-PAM de 2022 estimait qu’un déficit d’engrais de 1,2 à 1,5 million de tonnes pourrait se traduire par une perte de 10 à 20 millions de tonnes de céréales soit près d’un quart de la production régionale de l’année précédente. Au Burkina Faso, la pénurie d’engrais a été explicitement reliée à un risque de déstabilisation alimentaire dans des zones déjà sous tension sécuritaire.
Les limites de la réponse financière internationale
La BAD n’est pas seule sur ce terrain. Entre 2022 et 2024, la Banque mondiale a déployé des enveloppes massives pour répondre aux chocs agricoles et énergétiques sur le continent : 2,3 milliards de dollars approuvés pour l’Afrique de l’Est et australe dès juin 2022, puis des programmes successifs pour l’Afrique de l’Ouest via le FSRP, portant le total à 895 millions de dollars pour cette seule région. À cela s’ajoutent 2,2 milliards mobilisés pour la cuisson propre en Afrique. L’effort financier multilatéral est réel mais il reste essentiellement curatif.
Car le problème de fond est d’ordre structurel. Akinwumi Adesina, président de la BAD, l’a formulé sans détour à plusieurs reprises : l’Afrique « ne doit pas se laisser vulnérable en dépendant excessivement des autres » pour se nourrir. Il a martelé que le Nigéria « ne peut pas importer pour sortir de l’insécurité alimentaire » et doit « produire davantage ». Cette rhétorique de la souveraineté agricole est cohérente avec le diagnostic mais elle bute sur des décennies de retards dans la transformation industrielle du continent.
Des réponses institutionnelles encore insuffisantes
Sur le plan continental, des cadres existent. La Déclaration d’Abuja sur les engrais, adoptée en 2006, fixait des objectifs ambitieux en matière d’accès aux intrants. Son bilan est sévère : la plupart des objectifs n’ont pas été atteints, les réformes structurelles sur les cadres juridiques et l’harmonisation réglementaire restent à l’état de chantier, et le Mécanisme africain de financement du développement des engrais demeure sous-financé. L’Union africaine a adopté une feuille de route sur les engrais et la santé des sols, avec une phase de mise en œuvre principale prévue de décembre 2025 à décembre 2034 soit un horizon à une décennie, que le calendrier des crises alimentaires ne respectera pas.
Du côté de la CEDEAO, les avancées les plus tangibles depuis 2022 portent davantage sur l’énergie que sur les engrais. En mars 2023, les ministres de l’énergie de l’organisation ont adopté une politique énergétique régionale révisée, un code régional de l’électricité et une politique de l’hydrogène vert. Les orientations 2024 de la CEDEAO insistent sur les énergies renouvelables, le gaz naturel, le stockage par batteries et l’harmonisation des spécifications de carburants. Ces décisions normatives sont utiles mais les délais entre adoption de politique et déploiement d’infrastructures se comptent en années, parfois en décennies.
Produire localement : l’équation non résolue
La vraie question que pose le fonds GEFCRF de la BAD n’est pas son montant, mais son articulation avec les réformes de fond. Financer l’accès à des engrais importés plus chers est une nécessité de court terme ; mais sans investissement dans la production locale d’intrants, la dépendance se perpétue. Des initiatives existent des projets de garantie de crédit au Nigéria et en Tanzanie, dans le cadre du mécanisme africain de financement des engrais mais les annonces de nouvelles unités de production locale documentées depuis 2022 restent rares et partielles.
Le continent dispose pourtant d’atouts réels : des réserves de phosphates au Maroc et en Afrique de l’Ouest, du gaz naturel pour la production d’urée au Nigeria et en Afrique de l’Est, des capacités agronomiques largement sous-exploitées. La conversion de ces ressources en capacités industrielles de production d’intrants supposerait des investissements massifs, une gouvernance stable des filières et des politiques commerciales régionales cohérentes.
La Banque mondiale avait, lors de ses assemblées de 2022, formulé l’objectif d’une transformation structurelle des marchés d’engrais africains pour mettre fin aux crises cycliques. Deux ans plus tard, le GEFCRF de la BAD répond à la même urgence, avec des instruments similaires. Ce n’est pas un signe d’échec institutionnel c’est le symptôme d’un problème structurel que les financements d’urgence peuvent atténuer, mais pas résoudre.
L’enjeu de la sécurité alimentaire en Afrique se joue désormais sur un horizon bien plus long que celui d’une facilité temporaire d’un an : il impose de réduire durablement la dépendance aux importations d’énergie et d’engrais, de capitaliser sur les ressources naturelles du continent, et de bâtir des chaînes de valeur agricoles régionales capables d’absorber les chocs sans recourir systématiquement aux pompiers multilatéraux. La question n’est pas de savoir si la BAD peut mobiliser 5,1 milliards de dollars elle l’a fait. La question est de savoir si ce financement accélère ou retarde la transformation structurelle dont l’Afrique a besoin.
Sources
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GEFCRF : la BAD mobilise jusqu’à 5,1 milliards face au choc énergie-engrais — Bénin Web TV
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Rapport de synthèse : réponse BAD au Covid-19 — IDEV/BAD, 2022
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La transformation du marché des engrais est nécessaire pour faire face à la crise alimentaire — Blog Banque mondiale
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Declining supplies and soaring fertiliser prices : cereal production in the Sahel and West Africa — OCDE, 2023
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Note de synthèse CEDEAO-FAO-PAM sur la crise russo-ukrainienne — CEDEAO, 2022
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Enhancing Food Security in West Africa — Banque mondiale, janvier 2024
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CEDEAO : domaine de l’énergie, les faits clés en 2024 — CEDEAO, 2024
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Plan d’action sur les engrais et la santé des sols en Afrique — Union africaine
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L’Afrique de l’Ouest face au défi de l’azote : dynamiques, dépendances et opportunités — Fondation FARM
- El Niño 2026 : l’Afrique face à un choc économique de 10 à 20 milliards de dollars
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