Enlevé à son domicile de Bamako dans la nuit du 2 au 3 mai par des agents de la sécurité d’État, l’ancien ministre et opposant Mountaga Tall demeure introuvable quatre mois après sa disparition. Le Comité des disparitions forcées des Nations unies a formellement interpellé les autorités de transition maliennes, sans obtenir de réponse. Ce silence n’est pas un accident de procédure : il s’inscrit dans une stratégie délibérée de rupture avec le multilatéralisme onusien, désormais érigée en doctrine par les juntes sahéliennes.
Un opposant effacé, un mécanisme ignoré
Avocat, président du CNID-Faso Yiriwa Ton et ancien ministre de l’Enseignement supérieur puis de l’Économie numérique sous les présidences civiles successives, Mountaga Tall incarnait une opposition à la fois juridique et politique à la junte malienne. Depuis le coup d’État de 2021, il avait contesté devant les tribunaux la dissolution des partis politiques décrétée par les autorités de transition, défendu des personnalités arrêtées et multiplié les prises de position publiques en faveur d’un retour à un processus électoral. C’est dans ce contexte que des hommes en armes l’ont extrait de son domicile en pleine nuit.
Quatre mois plus tard, ses proches réclament une preuve de vie. Ses avocats ne connaissent ni le lieu de détention ni les fondements juridiques, s’ils existent, de son arrestation. Les autorités de transition n’ont émis aucune communication publique sur son sort. Ce vide n’est pas seulement une violation des normes du droit malien ; il constitue, au regard du droit international, les éléments constitutifs d’une disparition forcée.
La procédure déclenchée est, techniquement, l’une des plus directes dont dispose le système onusien. Saisi par les avocats de la famille, le Comité des disparitions forcées des Nations unies a activé la procédure d’action urgente prévue par la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Il a demandé à Bamako de localiser et protéger Mountaga Tall, de confirmer ou infirmer une détention par l’État, d’indiquer le lieu de détention et de préciser les bases légales de toute arrestation. La mission permanente du Mali aux Nations unies n’a pas répondu.
Un silence qui s’inscrit dans un système
Ce mutisme n’est pas isolé. Depuis l’avènement de la transition, le Mali a multiplié les non-réponses aux mécanismes onusiens de droits humains. Les rapports du Haut-Commissariat aux droits de l’homme documentent des communications restées sans réponse, et Human Rights Watch comme Amnesty International ont recensé au moins vingt-quatre personnalités politiques, journalistes ou militants placés en détention arbitraire entre 2021 et mi-2024. En juillet 2024, douze leaders d’opposition étaient encore détenus sans base légale claire, selon Amnesty.
La junte malienne a par ailleurs expulsé des responsables onusiens, restreint systématiquement les mouvements et autorisations de vol de la MINUSMA avant d’obtenir le départ de la mission en 2023, puis quitté la CEDEAO en janvier 2024 aux côtés du Burkina Faso et du Niger. Ce retrait conjoint de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, présenté comme un acte de souveraineté, a de facto soustrait les trois pays aux mécanismes régionaux de responsabilité politique, selon Le Monde, cette décision a encore fragilisé le cadre de coopération sécuritaire et politique sous-régional.
La logique est cohérente : moins les États membres de l’Alliance des États du Sahel participent aux instances de contrôle, qu’elles soient onusiennes, régionales ou sous-régionales, moins ils sont exposés à des mécanismes de responsabilité contraignants. La Déclaration de Niamey du 6 juillet 2024 a consacré ce positionnement en proclamant la construction d’un « espace souverain » respectueux d’un multilatéralisme « défini par les États eux-mêmes ». La formule est diplomatique ; sa portée pratique, elle, est lisible : les injonctions extérieures, y compris celles du Comité des disparitions forcées, n’ont pas vocation à recevoir de suite.
Le droit international face à la doctrine de souveraineté
Sur le plan juridique, la position de Bamako est pourtant intenable. La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, que le Mali a ratifiée, impose à l’État partie non seulement de s’abstenir de pratiquer la disparition forcée mais aussi de coopérer avec les mécanismes de contrôle qu’il a acceptés. Le refus de répondre au Comité constitue en lui-même un manquement aux obligations conventionnelles.
La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, que Bamako invoque volontiers en d’autres circonstances, impose de son côté le respect de garanties fondamentales, droit à la vie, interdiction des traitements inhumains, droit à un recours effectif, qui supposent, à tout le moins, que le sort d’une personne arrêtée par des agents de l’État soit rendu public. L’argument de souveraineté ne peut, en droit, servir à couvrir ce que la Commission africaine qualifierait sans ambiguïté de disparition forcée.
Le précédent régional est éclairant. Au Burkina Faso, Human Rights Watch a documenté depuis fin 2023 l’enlèvement d’au moins six militants et membres de partis d’opposition à Ouagadougou, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Ablassé Ouédraogo en décembre 2023 et le militant du Balai Citoyen Rasmané Zinaba en février 2024. Amnesty International a, dans son rapport annuel 2024, établi une liste encore plus longue de victimes de disparitions forcées imputables aux autorités de transition burkinabè. Les trois pays de l’AES semblent avoir convergé vers un mode opératoire similaire : la disparition d’État comme instrument de répression politique, assortie d’un silence institutionnel face aux demandes de comptes.
Ce que le silence révèle
La question posée par l’affaire Mountaga Tall dépasse le cas individuel, aussi grave soit-il. Elle touche à la nature même de la relation que les juntes sahéliennes entendent désormais entretenir avec le droit international des droits humains.
Deux lectures sont possibles. La première, que les juntes alimentent elles-mêmes, est celle d’une souveraineté recouvrée : des États qui refusent d’être sommés par des institutions qu’ils perçoivent comme des relais de puissances extérieures. Cette lecture a une résonance politique réelle dans des sociétés marquées par des décennies de tutelle informelle, et elle ne doit pas être évacuée analytiquement. La seconde est plus brutale : l’absence de réponse à l’ONU n’est pas le signe d’une souveraineté assumée, mais celui d’une impunité organisée. Quand un État dissimule le sort d’un opposant détenu et refuse de répondre aux instances qu’il a lui-même acceptées par traité, la revendication souverainiste devient un paravent.
Entre ces deux lectures, le cas de Mountaga Tall pose une question plus fondamentale encore : si les mécanismes onusiens de droits humains n’ont plus aucune prise opérationnelle sur les membres de l’AES, quels instruments, régionaux, bilatéraux, économiques, restent crédibles pour contraindre ou au moins documenter les pratiques de ces régimes ? La réponse à cette question intéresse autant les diplomates que les familles qui attendent toujours une preuve de vie.
Sources
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L’ONU somme Bamako de localiser l’opposant Mountaga Tall : Afric Telegraph, 2024
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Mali : les proches de Mountaga Tall veulent une preuve de vie quatre mois après son enlèvement : RFI, septembre 2026
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Mali : les leaders d’opposition détenus arbitrairement doivent être immédiatement libérés : Amnesty International, juillet 2024
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Mali – Four years after the coup, permanent repression and a climate of impunity : FIDH, 2024
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Burkina Faso : des enlèvements pour réprimer la dissidence : Human Rights Watch, février 2024
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Mali, Burkina Faso et Niger : les trois juntes militaires du Sahel se retirent de la CEDEAO : Le Monde, janvier 2024
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Rapport mondial 2024 – Mali : Human Rights Watch, 2024
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Déclaration de Niamey – Premier sommet des chefs d’État de l’AES : Le Sahel, juillet 2024
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Rapport du Conseil des droits de l’homme – session 58 : HCDH/ONU, 2024
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