Orpaillage illicite au Cameroun : les réseaux de l’ombre qui pillent l’or de l’Est

La rédaction

août 24, 2026

À peine 5 % de la production nationale d’or camerounais transiterait par des circuits légaux. Le reste s’évapore, en grande partie vers Dubaï, via les aéroports internationaux du pays. Derrière ce chiffre vertigineux se dessine une économie souterraine structurée, entretenue par des complicités locales et des défaillances institutionnelles que l’État peine à désavouer publiquement.

Une production fantôme, des chiffres qui donnent le vertige

L’écart entre production réelle et production déclarée constitue le premier marqueur du dysfonctionnement. Selon une étude de référence sur les filières or et diamant au Cameroun, la production nationale pourrait atteindre 7,72 tonnes par an, dont 5,87 tonnes issues de l’exploitation semi-mécanisée et 1,85 tonne de l’artisanal. Les chiffres officiels de la SONAMINES, eux, oscillent entre 353,6 kg déclarés en 2021, 859,92 kg en 2022 et 640 kg collectés en 2024. L’écart entre ces deux ordres de grandeur donne la mesure du pillage.

C’est précisément cet abîme que documente l’enquête publiée par Jeune Afrique, signée par le grand reporter Georges Dougueli, spécialiste du Cameroun. Le titre résume le diagnostic : les « passoires du Cameroun » laissent filer des milliards vers les Émirats arabes unis. La destination n’est pas anodine. En 2024, Dubaï a importé 748 tonnes d’or depuis l’ensemble du continent africain, selon les données douanières analysées par Swissaid. Les Émirats sont devenus une plaque tournante qui absorbe les flux illicites sans poser trop de questions sur la traçabilité des métaux entrants.

L’Est et l’Adamaoua : territoires de la fièvre de l’or

Les régions de l’Est et de l’Adamaoua concentrent l’essentiel de la production aurifère informelle camerounaise. Bétaré-Oya, Batouri, les bassins alluviaux du Lom et de la Kadéï sont devenus des épicentres d’une ruée qui dépasse largement le cadre artisanal traditionnel. Des installations semi-mécanisées, parfois motorisées et dotées de dragues, opèrent en dehors de tout cadre légal, exploitant des gisements que l’État peine à cartographier précisément.

Le chercheur Merlin Ottou, doctorant à l’Université de Liège, a publié en 2024 des travaux documentant les dynamiques de contestation et de négociation de l’accès aux sites d’extraction à Bétaré-Oya et Batouri. Ses analyses montrent que l’accès aux zones minières résulte moins d’une attribution légale que de rapports de force locaux, où s’imbriquent chefs traditionnels, intermédiaires commerciaux et agents de l’État. Ce n’est pas l’anomie qui règne dans l’Est camerounais : c’est une gouvernance parallèle, dotée de ses propres règles et de ses propres bénéficiaires.

En décembre 2023, le ministère des Mines a interdit les activités minières artisanales et semi-mécanisées à plus de 30 mètres de profondeur, avant que le nouveau code minier du 19 décembre 2023 ne fixe la limite à 10 mètres avec obligation de recourir exclusivement à la motricité humaine. En 2024, une mission de terrain conduite par le ministre par intérim Fuh Calistus Gentry a officiellement annoncé le démantèlement des unités non conformes. Environ 200 sociétés illégales auraient été identifiées dans l’Est et l’Adamaoua, sommées de cesser leurs activités ou de se mettre en conformité. Ces annonces n’ont, à ce stade, pas été suivies d’effets mesurables sur les volumes exportés illicitement.

Des complicités qui remontent la chaîne

L’or ne s’exporte pas clandestinement sans complicités. La chaîne qui va du filon alluvial de l’Est camerounais au comptoir de négoce de Dubaï implique nécessairement plusieurs relais : collecteurs non enregistrés, transporteurs disposant de protections, agents de contrôle défaillants ou corruptibles aux postes frontières et dans les aéroports.

Le code minier camerounais de 2016 impose pourtant un cadre contraignant : traçabilité obligatoire, tenue de registres pour les titulaires d’une carte de collecteur, autorisation ministérielle préalable pour toute exportation. L’or destiné à l’exportation doit en outre être présenté sous forme fusionnée. Ces dispositions existent sur le papier ; leur application effective reste une autre affaire.

L’ISS Africa documente une dimension supplémentaire, qui dépasse le simple trafic à visée lucrative : dans la zone frontalière entre le Cameroun et la République centrafricaine, des groupes armés, notamment les 3R, l’UPC et le MPC côté centrafricain, tirent une partie de leurs ressources du contrôle des sites miniers et de la taxation du commerce illicite de l’or. Un document du Conseil de sécurité de l’ONU sur le GABAC (Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale) abonde dans le même sens, en signalant que les gisements aurifères de l’Est camerounais attirent des groupes armés en quête de financement. L’orpaillage illicite cesse alors d’être un simple enjeu fiscal : il devient un facteur de déstabilisation régionale.

Les cas documentés de complicité directe d’agents de l’État sont plus aisément établis dans des contextes voisins. En RDC, un réseau de trafiquants d’or démantelé en mai 2023 a conduit à l’arrestation d’officiers militaires et de membres de l’Agence nationale de renseignements. Une opération de la DEMIAP au Sud-Kivu a permis de saisir plus de 26 kg d’or et d’identifier des agents douaniers et financiers comme facilitateurs du trafic vers le Rwanda et l’Ouganda. Ces précédents régionaux fournissent un cadre de compréhension pour des mécanismes similaires que les enquêteurs camerounais n’ont pas encore mis en lumière avec le même niveau de détail.

Des institutions de contrôle sous pression

La transparence du secteur extractif camerounais souffre également de défaillances institutionnelles documentées. En 2024, l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives) a suspendu le Cameroun, qui avait obtenu un score global de 53 points sur 100 lors de la validation de février 2024, soit un niveau jugé « assez faible ». Le conseil d’administration de l’ITIE a notamment pointé un engagement insuffisant des parties prenantes, en particulier de la société civile, malgré des progrès enregistrés sur la transparence formelle des données. Cette suspension réduit la pression internationale sur un secteur qui en a précisément besoin.

Le signal sécuritaire envoyé le 2 juillet par le ministre délégué à la Défense Joseph Beti Assomo, qui inaugurait une base opérationnelle du Bataillon d’intervention rapide (BIR) au port de Douala, s’inscrit dans un contexte de renforcement du dispositif sécuritaire national. Mais la mobilisation du BIR, corps d’élite des Forces armées, au port de Douala dit quelque chose de l’ampleur des flux à contrôler : c’est bien par les infrastructures de transport nationales que transite l’or avant de quitter le territoire.

L’impunité comme système

Ce qui frappe, en croisant les sources disponibles, c’est moins la sophistication des réseaux criminels que leur inscription dans une impunité structurelle. Les opérateurs miniers informels ne prospèrent pas malgré les institutions : ils prospèrent souvent grâce à elles, ou du moins à leurs angles morts. Les rares missions de contrôle donnent lieu à des annonces tonitruantes, fermetures, démantèlements, mises en conformité, rarement suivies de poursuites judiciaires identifiables.

Pour Michael Mugah Sitawa et Aicha Pemboura, chercheurs à l’ISS et co-auteurs d’une analyse récente sur l’absence de gouvernance dans l’exploitation aurifère en Afrique centrale, le problème camerounais s’inscrit dans une dynamique régionale plus large où les États disposent d’arsenaux législatifs formellement contraignants mais manquent des capacités, ou de la volonté politique, pour les appliquer.

La question qui se pose alors aux décideurs, aux investisseurs du secteur extractif et aux diplomates qui suivent la sous-région n’est pas tant de savoir si l’État camerounais est conscient du problème : les annonces ministérielles répétées montrent qu’il l’est. Elle est de savoir si les réformes engagées, nouveau code minier, missions de terrain, renforcement sécuritaire, ont la profondeur suffisante pour atteindre les niveaux de la chaîne où se nouent les véritables complicités. Tant que les bénéficiaires ultimes du trafic resteront hors de portée judiciaire, l’or de l’Est camerounais continuera de prendre la direction de Dubaï.

Sources