Premier producteur de pétrole du continent africain, la Libye ne parvient pourtant pas à garantir un accès stable à l’électricité pour sa propre population. Durant l’été 2024, des coupures allant jusqu’à quatorze heures par jour ont plongé Tripoli et d’autres grandes villes dans l’obscurité, provoquant une vague de colère sociale. Ce paradoxe, loin d’être conjoncturel, révèle une défaillance structurelle profonde : celle d’un État pétrolier incapable de transformer sa rente en bien public élémentaire.
Un déficit énergétique abyssal dans un pays noyé de pétrodollars
Les chiffres sont édifiants. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA), la Libye dispose d’une capacité électrique installée théorique dépassant les 11 GW, mais la capacité réellement mobilisable ne dépasse guère 8,2 GW selon les propres données de GECOL, la compagnie publique d’électricité, publiées en mars 2023. Face à une demande de pointe estimée à près de 9 GW, et projetée à plus de 14 GW à l’horizon 2025, l’écart structurel se chiffre en milliards de watts manquants.
Dans le même temps, les exportations pétrolières libyennes ont rapporté 20,7 milliards de dollars en 2023, selon les données compilées par l’Agence Ecofin à partir des communications de la National Oil Corporation (NOC). La Banque centrale libyenne a de son côté enregistré des revenus pétroliers de 111,4 milliards de dinars libyens sur l’exercice 2023, soit environ 23 milliards de dollars selon les taux de conversion en vigueur. La question n’est donc pas celle des ressources disponibles, mais bien celle de leur affectation.
Pendant l’été 2024, Middle East Eye documentait des coupures atteignant quatorze heures consécutives dans certains quartiers de Tripoli, dans un contexte de canicule aggravant la crise sanitaire et sociale. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes, fragilisant davantage un gouvernement déjà contesté.
L’héritage Kadhafi et le choc de 2011
Pour comprendre l’ampleur de la régression, il faut revenir à la situation antérieure. Sous le régime de Mouammar Kadhafi, la Libye affichait un taux d’électrification élevé et des tarifs quasi symboliques pour les ménages, l’État finançant le service sur les recettes pétrolières. Le modèle était redistributif, dans ses formes les plus élémentaires, même s’il reposait sur une dépendance totale à la rente et non sur la construction d’institutions productives durables.
Dès les années 1990, les sanctions internationales avaient commencé à fragiliser ce système en limitant l’accès aux entreprises d’ingénierie étrangères nécessaires à la maintenance du réseau. Mais c’est la guerre civile de 2011 qui a constitué le véritable point de rupture. Selon une analyse de l’Institut Clingendael, sur les 87 unités de production installées en Libye, seule une quarantaine fonctionnaient encore en 2020, soit moins de la moitié du parc. Les infrastructures de transport et de distribution ont été endommagées par les combats ; les lignes à haute tension, les sous-stations et les réseaux de distribution ont subi des destructions qui n’ont jamais été entièrement réparées.
La Banque mondiale, dans une évaluation rapide du secteur datant de 2018, identifiait déjà un système miné par les charges de pointe non maîtrisées, des sous-stations inachevées et des lignes fragilisées par les affrontements répétés.
La fragmentation politique, poison du secteur énergétique
La crise électrique libyenne ne s’explique pas seulement par la destruction physique des infrastructures. Elle tient d’abord à l’impossibilité de gouverner un secteur aussi stratégique dans un État fracturé entre deux, voire plusieurs centres de pouvoir rivaux.
Depuis 2014, la Libye vit sous une bicéphalie institutionnelle chronique, avec des gouvernements et des banques centrales concurrentes à Tripoli et à Benghazi. Cette fragmentation produit une désorganisation systématique de la chaîne de décision : qui approuve les budgets de maintenance ? Qui sécurise l’approvisionnement en gaz des centrales thermiques ? Qui négocie avec les entreprises étrangères pour la réhabilitation du réseau ?
Les analystes de Chatham House, Tim Eaton en tête, insistent sur ce point : les structures héritées de l’ère Kadhafi, combinées à la fragmentation politique post-2011, ont transformé le pétrole en instrument de prédation plutôt qu’en base de reconstruction. Les infrastructures énergétiques deviennent des leviers politiques : en 2024, le gouvernement de Tripoli a dû ordonner à ses forces armées de reprendre le contrôle du complexe gazier de Mellitah après une intrusion de manifestants qui avait coupé l’approvisionnement en gaz de plusieurs centrales électriques.
La Banque africaine de développement, dans ses analyses sur la Libye post-guerre civile, souligne la nécessité urgente de sortir du modèle d’État rentier pour aller vers une économie productive, en renforçant les capacités réglementaires et en clarifiant les rôles respectifs du public et du privé. Un diagnostic partagé par le FMI, qui continue de décrire une économie où la reprise de la production pétrolière ne résout pas les problèmes de fond de gouvernance.
La malédiction des ressources, un mal partagé
La situation libyenne n’est pas sans précédents. Le Venezuela offre le parallèle le plus instructif : malgré des réserves pétrolières parmi les premières au monde, le système électrique y a subi un effondrement structurel depuis 2009-2010, alimenté par la sous-maintenance chronique, la corruption et une gouvernance défaillante. Les coupures massives y sont devenues aussi récurrentes qu’en Libye, pour des raisons analogues.
L’Irak présente une variante différente : le déficit d’approvisionnement y est chronique, mais compensé par un recours massif aux générateurs privés et aux importations d’électricité et de gaz, essentiellement depuis l’Iran. La rente pétrolière ne s’y traduit pas non plus automatiquement en service public fiable, faute d’institutions capables de faire le lien entre les deux.
La comparaison avec le Nigeria est éclairante sur un autre registre : le pays tente depuis plusieurs années de monétiser son gaz associé, encore largement torché, pour produire de l’électricité, avec 28 projets de valorisation annoncés par les autorités fédérales. Le coût économique des coupures y a été estimé par la Banque mondiale à 28 milliards de dollars pour la seule année 2020, soit environ 8 % du PIB. Ce chiffre donne une idée de ce que la Libye, dans un contexte similaire mais aggravé, pourrait perdre chaque année en non-production et en dégradation du capital humain.
Des annonces gouvernementales face à des défis structurels
Le Gouvernement d’union nationale (GUN) dirigé par Abdelhamid Dbeibah n’ignore pas la crise. Officiellement, ses annonces en 2023-2024 ont porté sur la restauration de capacités de production, avec GECOL revendiquant 8,2 GW de capacité opérationnelle après des efforts de remise en service. Des accords ont été conclus avec la Turquie pour la construction de trois nouvelles centrales électriques. Le gouvernement a également annoncé vouloir porter la capacité installée en énergies renouvelables à 4 GW d’ici 2035, un objectif ambitieux dans un pays dont le réseau classique peine à fonctionner.
Ces annonces se heurtent pourtant à deux obstacles majeurs. Le premier est financier et institutionnel : sans autorité budgétaire unifiée et sans transparence dans la redistribution de la rente pétrolière, les projets d’investissement restent fragiles et susceptibles d’être interrompus par les aléas politiques. Le second est sécuritaire : tant que les infrastructures énergétiques peuvent être utilisées comme leviers de pression par les factions armées, aucune planification sectorielle sérieuse ne peut être garantie dans la durée.
La rente ne fait pas l’État
Le paradoxe libyen résume, dans sa forme la plus crue, l’une des grandes leçons de l’économie politique des ressources naturelles : posséder du pétrole ne suffit pas à construire un service public. Il faut des institutions capables de transformer la rente en investissement, un État capable d’imposer sa loi aux acteurs qui captent la ressource, et une gouvernance suffisamment stable pour planifier au-delà du prochain incident sécuritaire.
La Libye réunit aujourd’hui les conditions exactement inverses. Ses 20 milliards de dollars de revenus pétroliers annuels financent des appareils militaires concurrents, des clientèles politiques rivales et des importations de biens de consommation, mais ne parviennent pas à maintenir en état de marche les centrales qui devraient éclairer ses villes.
La question qui s’impose, pour les décideurs comme pour les investisseurs qui regardent la Libye, n’est plus tant celle de savoir quand la production pétrolière retrouvera son niveau d’avant-guerre. Elle est de savoir si le pays peut, avant que la frustration sociale ne dégénère en nouvelle crise politique majeure, construire les institutions capables de faire de son sous-sol un levier de développement plutôt qu’un champ de bataille.
Sources
-
Libya Energy Report – EIA Country Analysis : U.S. Energy Information Administration
-
Libya’s Electricity Crisis – Policy Brief : Institut Clingendael, avril 2020
-
Escaping the Cycle of Conflict in Libya : Chatham House, Tim Eaton, décembre 2025
-
Power Analysis – Oxford Business Group Libya 2024 : Oxford Business Group, 2024
-
Les revenus pétroliers libyens en 2023 : Agence Ecofin, janvier 2024
-
Deadly heatwave and 14-hour power cuts leave Libyans on edge : Middle East Eye, 2024
-
Enjeux énergétiques en Afrique du Nord – Focus Libye – IRIS, 2021
-
Secteur des hydrocarbures en Libye :Direction générale du Trésor, France
-
Passer du statut d’État rentier à l’économie productive – Libye : Banque africaine de développement
- Infrastructures pétrolières libyennes : quand le drone devient arme de guerre économique
- Massad Boulos à Tripoli : derrière la diplomatie américaine, les milliards du pétrole libyen
- Égypte gaz naturel : le long déclin d’un exportateur devenu importateur de GNL
- Chine-Niger : le pari pétrolier de Tiani face au défi de la rente nationale
- État-major général libyen : la militarisation sécuritaire comme substitut à la réforme institutionnelle
- Subvention carburant en Afrique de l’Ouest : Côte d’Ivoire, Sénégal et Mali face au piège budgétaire