La Côte d’Ivoire a presque triplé sa production journalière d’eau potable en treize ans, passant de 350 000 m³ en 2011 à plus d’un million de m³ en 2024. Une performance qui dissimule pourtant une réalité territoriale bien moins flatteuse : en milieu rural, seulement 19 % de la population bénéficie d’un service d’eau géré de manière sûre. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage, mais de financer les infrastructures qui permettront à cette eau d’atteindre les populations les plus éloignées.
Une décennie d’investissement massif, des résultats inégaux
Depuis 2011, le gouvernement ivoirien a engagé 654 milliards FCFA soit environ 1,16 milliard de dollars dans plus de 500 localités, portant le taux national d’accès au moins basique à l’eau potable de 50 % à 77 % en 2024. La production quotidienne a progressé de 187 %, atteignant 1 004 944 m³ selon les données officielles. Sur le plan macroéconomique et sectoriel, ces chiffres placent la Côte d’Ivoire parmi les économies d’Afrique de l’Ouest les plus actives en matière d’investissement hydraulique.
Mais ces agrégats nationaux masquent une fracture structurelle. En milieu urbain, 51 % de la population dispose d’un service d’eau géré de manière sûre c’est-à-dire fourni à domicile, disponible à toute heure et exempte de contamination. En milieu rural, ce taux s’effondre à 19 %. L’indicateur d’accès « au moins basique », moins exigeant, atteint 77 % au niveau national, mais cette moyenne agrège des situations profondément hétérogènes selon les régions, les distances aux centres urbains et l’état des infrastructures locales.
La question des forages illustre concrètement ce déséquilibre. Le ministère de l’Hydraulique recense, sur 2022-2024, quelque 8 082 pompes à motricité humaine (PMH) entretenues et 1 633 réparées soit un taux de panne estimé à environ 20 %, indicateur partiel mais révélateur de la fragilité de la maintenance en zone rurale. Dans le Tchologo, région du nord, 20 pompes sur 40 installées étaient fonctionnelles selon les données du Programme social du gouvernement, illustrant une réalité que les totaux nationaux n’expriment pas.
Le PASEA comme levier, mais des décaissements encore modestes
En juillet 2024, la Banque mondiale a annoncé un financement de 825 millions de dollars pour le Projet d’appui à la sécurité de l’eau et de l’assainissement (PASEA), ciblant prioritairement les régions défavorisées du nord du pays. Ce programme, structuré en trois phases sur onze ans, constitue la première approche programmatique multi-phase de la Banque mondiale dans le secteur de l’eau en Côte d’Ivoire. La phase 1, dotée de 250 millions de dollars IDA, prévoit notamment la réhabilitation de quatre grands barrages pour créer 45 millions de m³ de capacité de stockage supplémentaire, et l’installation de 30 nouvelles stations hydrologiques dans les zones reculées.
Le PASEA comporte également une conditionnalité institutionnelle significative : la restructuration de l’Office national de l’eau potable (ONEP) en société de patrimoine, afin de faciliter l’entrée de capitaux privés dans le secteur. Or, au 25 novembre 2024, les décaissements effectifs ne représentaient que 6,56 millions de dollars soit 3 % du financement IDA de la phase 1. En mars 2025, ce ratio atteignait 3,3 % avec 8,17 millions de dollars décaissés. Ces chiffres, issus des documents de supervision de la Banque mondiale, traduisent une montée en charge encore très progressive, habituelle dans ce type de programme mais qui décale dans le temps l’impact sur le terrain.
Le gouvernement a par ailleurs lancé fin 2024 la phase 1 d’un projet d’hydraulique urbaine de 133 milliards FCFA destiné à 200 sous-préfectures, annoncé par le ministre Bouaké Fofana lors d’une visite à Galébrè. Cette initiative s’inscrit dans la vision sectorielle visant 95 % d’accès en zone urbaine et une progression sensible des taux ruraux d’ici 2030.
Un déficit de financement structurel que les ressources publiques ne peuvent couvrir seules
Le diagnostic financier du secteur est sans ambiguïté : les investissements publics dans l’eau restent inférieurs à 0,5 % du PIB, alors que le Pacte national pour l’eau Côte d’Ivoire 2026-2030 estime le seuil nécessaire à 1,5 % du PIB soit un triplement de l’effort relatif. Pour combler ce fossé, le Pacte prévoit de mobiliser 7,5 milliards de dollars d’ici 2030, dont plus d’un milliard de capitaux privés.
Ce chiffre mérite d’être mis en perspective. Les précédents documentés de mobilisation privée supérieure à un milliard de dollars dans le seul secteur de l’eau en Afrique subsaharienne depuis 2015 sont rarissimes. Entre 1991 et 2012, l’ensemble des projets de partenariat public-privé dans l’eau et l’assainissement sur le continent représentait 3 milliards de dollars cumulés pour 51 projets soit une moyenne unitaire modeste. La cible ivoirienne n’est pas irréaliste, mais elle suppose des réformes institutionnelles profondes : transparence tarifaire, garanties de rendement pour les investisseurs, capacité de régulation indépendante. La restructuration de l’ONEP inscrite dans le PASEA constitue un signal en ce sens, mais sa mise en œuvre effective reste à démontrer.
À titre de comparaison régionale, le Burkina Faso consacrait 0,63 % du PIB aux dépenses d’eau et d’assainissement en moyenne sur 2022-2023, selon la Banque africaine de développement un niveau déjà supérieur à celui de la Côte d’Ivoire en proportion, sans pour autant que ce pays ait résolu ses déficits d’accès rural. La contrainte n’est donc pas uniquement financière : elle est aussi logistique, institutionnelle et territoriale.
Les campagnes, angle mort d’une politique sectorielle en transition
Le cas du village de Mamadouvogo, dans le Tchologo, illustre à la fois les progrès accomplis et l’ampleur du chemin restant. Un forage solaire de 75 mètres de profondeur y a été mis en service, permettant aux habitants d’accéder à l’eau potable sans recourir aux sources traditionnelles non protégées. Ce type d’infrastructure forage solaire, réseau de distribution gravitaire, château d’eau constitue précisément ce que le Pacte national cible : non plus seulement produire de l’eau en amont, mais la faire circuler jusqu’aux derniers kilomètres des réseaux ruraux.
Car c’est bien là que le bât blesse. Les grandes stations de traitement et les barrages réhabilités produisent une eau qui ne parvient pas nécessairement aux ménages ruraux, faute de canalisations, de forages fonctionnels et de systèmes de maintenance opérationnels. Le gouvernement a reconnu ce problème en fixant un objectif explicite : porter à 55 % la part de la population rurale bénéficiant d’un service d’eau géré de manière sûre d’ici 2030, contre 19 % aujourd’hui. L’écart à combler 36 points de pourcentage en six ans est considérable.
Pour y parvenir, le programme gouvernemental de réalisation de forages équipés de PMH a engagé 400 forages en 2023-2024, et le gouvernement a annoncé la construction de 6 000 forages à motricité solaire destinés aux zones rurales. Cette dernière ambition, si elle se concrétise, représenterait un changement d’échelle significatif par rapport aux rythmes de déploiement observés jusqu’ici.
Le financement privé, condition nécessaire mais non suffisante
L’analyse du secteur ivoirien de l’eau met en lumière une tension classique dans le financement des infrastructures africaines : les ressources publiques sont insuffisantes, les bailleurs multilatéraux imposent des rythmes de décaissement lents, et le capital privé n’entre que si les conditions de rentabilité et de risque sont réunies. Or, le secteur rural de l’eau en Côte d’Ivoire cumule précisément les caractéristiques les moins attractives pour un investisseur privé : densité de population faible, coûts d’infrastructure élevés par bénéficiaire, capacité contributive limitée des ménages et risques de recouvrement importants.
La mobilisation d’un milliard de dollars de capitaux privés d’ici 2030, telle que prévue par le Pacte national, passe donc nécessairement par des instruments de dérisquage garanties partielles, mécanismes de first-loss, financements mixtes que ni le gouvernement ni la Banque mondiale n’ont encore pleinement détaillés publiquement. C’est précisément sur ce point que les investisseurs institutionnels et les décideurs publics de la région attendent les précisions opérationnelles qui transformeront une ambition politique en programme d’investissement bancable.
La Côte d’Ivoire a démontré sa capacité à mobiliser des ressources et à construire des infrastructures de production à grande échelle. La prochaine étape celle du dernier kilomètre rural est à la fois plus complexe techniquement, plus coûteuse par bénéficiaire et moins visible politiquement. C’est pourtant elle qui déterminera si le pays tient ses engagements vis-à-vis des Objectifs de développement durable d’ici 2030, et si le modèle ivoirien peut véritablement servir de référence pour l’Afrique de l’Ouest.
Sources
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Pacte national de la République de Côte d’Ivoire pour l’eau 2026-2030 — Banque mondiale / Gouvernement ivoirien, 2024
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Communiqué de presse Banque mondiale – PASEA, 825 millions de dollars — Banque mondiale, juillet 2024
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Document de supervision PASEA – décaissements phase 1 — Banque mondiale, mars 2025
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Programme social du gouvernement – accès à l’eau potable — PSGouv, Côte d’Ivoire, 2024
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Réalisation de forages équipés de PMH – bilan officiel — Gouvernement de Côte d’Ivoire, 2024
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La production d’eau potable a presque triplé en 13 ans — Bénin Web TV / Agence Ecofin, 2024
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Rapport profil sectoriel eau et assainissement – Burkina Faso — Banque africaine de développement, décembre 2024
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Mobiliser 30 milliards de dollars par an pour la sécurité de l’eau en Afrique — Africa Investment Plan for Water, 2024
- Plan national de développement Côte d’Ivoire 2026-2030 : la Banque mondiale engage 875 millions de dollars en cinq accords stratégiques
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