Vingt ans de prison ferme pour un essai sur le terrorisme. La condamnation du colonel Alpha Yaya Sangaré, prononcée le 3 septembre par le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité du Mali, illustre avec une brutalité particulière la manière dont la junte malienne transforme les institutions judiciaires en outil de consolidation du pouvoir. Derrière l’accusation formelle se dessine un cas d’école de purge interne.
Un pôle judiciaire à vocation cybernétique, une compétence étendue bien au-delà
Créé par la loi n°2022-058 du 22 décembre 2022, le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité est rattaché au Tribunal de grande instance de la Commune IV du district de Bamako. Son mandat officiel porte sur les infractions commises dans le cyberespace : atteintes à la confidentialité et à l’intégrité des systèmes d’information, diffusion de fausses nouvelles, incitation à la violence par voie numérique. En théorie, c’est une juridiction spécialisée contre les délits informatiques.
En pratique, ses attributions ont rapidement été mobilisées bien au-delà de ce cadre technique. Depuis son activation, le pôle a instruit des dossiers visant des journalistes, des militants et des figures de l’opposition dans des affaires relevant davantage du contrôle politique que de la cybersécurité. L’opposant Issa Kaou N’Djim a ainsi été condamné pour « offense envers un chef d’État étranger ». L’ancien Premier ministre Moussa Mara a été poursuivi pour « tentative de déstabilisation » à la suite de publications critiques sur les réseaux sociaux. Des membres du Conseil national de transition, des responsables associatifs, des militants ont comparu pour « atteinte au crédit de l’État », « diffusion de fausses nouvelles » ou « incitation à la violence par le biais d’un système d’information » des chefs d’inculpation aussi larges qu’élastiques.
La condamnation du colonel Sangaré s’inscrit dans ce continuum, mais elle franchit un seuil supplémentaire : c’est la première fois, dans les cas documentés, qu’un officier supérieur en activité est condamné à une telle peine pour un ouvrage académique.
L’essai comme motif, les rivalités internes comme fond
Publié fin 2023 et présenté à Bamako le 24 février 2024, l’ouvrage du colonel Sangaré, intitulé Mali : le défi du terrorisme en Afrique, analyse la menace jihadiste au Mali et les dispositifs de réponse aux niveaux national, régional et continental. Il y cite des rapports d’organisations internationales, notamment Human Rights Watch, documentant des exactions commises lors des opérations antiterroristes. Selon TV5 Monde, le ministère de la Défense a qualifié ces passages de « fausses accusations » portant atteinte à l’armée, avant de procéder à l’arrestation de l’auteur.
L’accusation officielle, publiée dans une tribune jugée préjudiciable à l’institution militaire et relayée via des canaux numériques, justifiait la compétence du pôle cybercriminalité. Le procès s’est tenu à huis clos, selon les informations du journal malien Le Soft, privant l’affaire de toute transparence procédurale.
Mais le fond de l’affaire, tel que Jeune Afrique le retrace, est moins juridique que politique. Le colonel Sangaré était décrit comme une figure influente, dont la notoriété croissante et les ambitions supposées auraient inquiété son entourage au sommet de l’État. Le nom de Modibo Koné, directeur de l’Agence nationale de la sécurité de l’État (ANSE) depuis 2021 et élevé au rang de général de corps d’armée à titre exceptionnel en octobre 2024, revient dans plusieurs analyses comme l’un des acteurs ayant pesé sur la chute du colonel. C’est lui qui tient les rênes du renseignement intérieur malien, directement rattaché à la présidence. C’est aussi lui qui fut l’un des artisans de l’architecture sécuritaire dans laquelle Sangaré évoluait et à laquelle il aurait semblé menacer de porter ombrage.
Une pratique systémique depuis 2021
La condamnation de Sangaré ne constitue pas un accident de parcours. Elle s’inscrit dans une séquence de neutralisation des figures perçues comme potentiellement menaçantes pour le noyau dur de la junte malienne, séquence engagée dès le second coup d’État de mai 2021.
Les cas les mieux documentés couvrent un spectre large. En mai 2022, sept personnes ont été inculpées pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État. En août 2025, onze militaires ont été arrêtés, suivis en octobre de la même année par la radiation de onze hauts gradés dont deux généraux pour conspiration et tentative de déstabilisation. Au total, selon les sources compilées par RFI, plusieurs dizaines de militaires auraient été mis aux arrêts depuis 2021, dont une proportion significative sans procès public dans les délais légaux.
Ce qui distingue le dossier Sangaré des cas précédents, c’est la nature de l’instrument utilisé : non pas un tribunal militaire classique ou une procédure d’exception, mais une juridiction spécialisée dans les infractions numériques, dont la légitimité technique sert de paravent à une décision politique. La forme judiciaire habille ce qui relève d’une logique de purge.
Un modèle régional en voie de convergence
La trajectoire malienne ne peut être lue isolément. Dans les trois pays du Sahel central aujourd’hui gouvernés par des juntes militaires Mali, Burkina Faso, Niger, la tendance à mobiliser le droit pénal contre les voix dissidentes suit une courbe ascendante depuis 2020. Les fondements juridiques diffèrent, les motifs varient, mais la logique est comparable : utiliser des dispositions formellement légales pour neutraliser des opposants ou des concurrents internes sans déclencher une rupture institutionnelle formelle.
Au Burkina Faso et au Niger, les sources disponibles documentent davantage des radiations d’officiers pour complot ou tentative de déstabilisation que des condamnations pour des publications sur la sécurité. Le cas malien condamner un colonel pour un essai académique via un pôle cybercriminalité constitue donc, en l’état des informations disponibles, un cas d’espèce : la pénalisation de l’analyse sécuritaire indépendante par un officier encore en activité.
La question qui demeure ouverte est celle de la portée dissuasive de cette condamnation. Si vingt ans de prison ferme constituent le prix d’une publication critique sur les opérations antiterroristes maliennes, la probabilité que d’autres officiers produisent des analyses similaires devient statistiquement négligeable. C’est précisément le mécanisme de contrôle visé : non pas seulement punir Sangaré, mais signifier à l’ensemble du corps des officiers supérieurs les limites de l’acceptable.
La justice malienne, dans ce schéma, n’est plus un contre-pouvoir : elle est devenue un instrument de gouvernement.
Sources
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Au Mali, la chute d’Alpha Yaya Sangaré, influent colonel devenu encombrant pour Assimi Goïta — Jeune Afrique, 2024
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Pôle national de lutte contre la cybercriminalité — page de référence — Wikipédia
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Mali : un colonel ayant rapporté des exactions de l’armée arrêté — TV5 Monde, 2024
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Au Mali, l’opposant Issa Kaou N’Djim écope de deux ans de prison — Jeune Afrique
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Mali : un an après les arrestations pour tentative de coup d’État, des militaires toujours pas jugés — RFI, 2026
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Modibo Koné — biographie institutionnelle — Wikipédia
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Mali : onze hauts gradés dont deux généraux exclus de l’armée pour conspiration — Afrik.com, 2025
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Mali : purges au sein du pouvoir d’Assimi Goïta — Jeune Afrique
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Mali : harcèlement judiciaire et détention arbitraire de Chahana Takiou — FIDH
- Procès Transition malienne : quand la salle d’audience devient le miroir des fractures du pouvoir à Bamako
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