La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en 2024 devait, selon les juntes sahéliennes, fragiliser durablement l’organisation régionale. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) offre pourtant un contre-exemple chiffré et documenté. Loin de s’effondrer, l’institution a poursuivi sa transformation, maintenu ses financements et préservé ses relations avec les marchés internationaux.
Un portefeuille exposé, mais non décisif
Pour mesurer l’impact réel du retrait de l’AES sur la BIDC, il faut d’abord quantifier l’exposition initiale de la banque aux trois pays concernés. Les chiffres disponibles tempèrent d’emblée tout catastrophisme.
Avant leur départ, le Mali, le Burkina Faso et le Niger représentaient ensemble 6,29 % du capital détenu par les États au sein de la BIDC, selon une analyse d’Agence Ecofin fondée sur les données de la banque. Côté projets, les trois pays comptaient 47 opérations financées, pour une valeur cumulée d’environ 239,7 millions d’UC, soit approximativement 22,5 % du portefeuille global de la banque dans ses 15 États membres. Une part non négligeable, mais loin d’être structurellement déterminante.
Cette exposition relative explique en partie pourquoi la rupture politique n’a pas produit le choc financier annoncé. La BIDC n’était pas disproportionnellement concentrée sur le Sahel. Sa base de clientèle et d’actionnariat restait ancrée dans les économies côtières, économiquement plus robustes, de l’Afrique de l’Ouest.
Une montée en puissance continue malgré la turbulence
Les données de financement confirment la trajectoire : en 2022, avant le retrait, la feuille de prêts de la BIDC atteignait 1 170,77 millions d’UC au 31 décembre, en hausse de 32,13 % par rapport à l’exercice précédent. Les engagements nets cumulés depuis la création de la banque s’élevaient alors à 3,69 milliards de dollars. En 2023, année de transition où le retrait des pays de l’AES était déjà acté politiquement, le portefeuille de prêts s’établissait à 847,06 millions d’UC avec des décaissements de 317,46 millions d’UC, soit une progression de 18,06 % du portefeuille.
Ces chiffres ne révèlent pas d’effondrement. Ils témoignent d’une institution en expansion, capable d’absorber la sortie de trois actionnaires sans rupture de son activité opérationnelle.
Sur le front des financements externes, la BIDC a également su rassurer ses partenaires internationaux en pleine période d’incertitude. En novembre 2023, la Saudi Exim Bank lui accordait 25 millions de dollars. En octobre de la même année, Afreximbank mettait à disposition 50 millions d’euros. En mars 2024, la Banque africaine de développement approuvait une ligne de crédit de 50 millions de dollars et 50 millions d’euros supplémentaires. Une séquence qui illustre la confiance maintenue des bailleurs institutionnels envers la BIDC au cœur de la crise politique.
La notation financière, baromètre de la résilience
L’épreuve la plus révélatrice reste peut-être celle des marchés. Fitch Ratings a confirmé en 2024 la note B de la BIDC, déjà maintenue en 2022 et 2023, tandis que Moody’s conservait une note B2 avec perspective stable. Ces notations traduisent une évaluation externe de la solidité financière de l’institution, indépendante des convulsions politiques régionales.
Selon Agence Ecofin, Fitch a cependant signalé les risques potentiels liés au retrait des pays de l’AES, notamment sur les remboursements en cours. La nuance est importante : les agences ont identifié des risques sans les juger rédhibitoires. Ce calibrage entre vigilance et maintien de la notation reflète précisément le positionnement institutionnel de la BIDC : une exposition gérée, pas une menace existentielle.
La posture pragmatique du président Donkor
Face à la rupture politique, la direction de la BIDC a adopté une ligne claire et cohérente. Son président, George Agyekum Donkor, a publiquement indiqué que la banque continuerait à travailler avec le Mali, le Niger et le Burkina Faso au motif que la BIDC est une institution financière, non politique, et que ces pays demeurent actionnaires tant qu’ils honorent leurs obligations.
Cette posture rejoint une doctrine commune aux banques régionales africaines. Comme le prévoient les statuts de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), un actionnaire suspendu « perd l’exercice de ses droits » mais « reste tenu à toutes ses obligations », logique qui sépare la suspension politique de la continuité des engagements financiers. La CEDEAO elle-même a maintenu, selon plusieurs sources, le libre-échange avec les pays de l’AES « jusqu’à nouvel ordre », confirmant que la rupture n’a pas été instantanée sur tous les plans.
Concrètement, selon L’Économiste du Faso, les projets déjà engagés dans les trois pays continuaient de faire l’objet de remboursements : le Burkina Faso était décrit comme à jour, le Niger comme ayant commencé à rembourser, le Mali comme étant encore en discussion pour le service de sa dette. Les nouveaux financements aux États membres de l’AES au titre de leur appartenance à la CEDEAO sont en revanche suspendus, distinction essentielle entre la gestion du stock et l’arrêt du flux.
La banque de l’AES : une alternative encore embryonnaire
Le narratif des juntes implique que leur rupture avec la CEDEAO s’accompagnerait de la construction rapide d’institutions alternatives crédibles. Sur le plan bancaire, l’annonce d’une Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES) a bien été faite lors du premier sommet de l’AES à Niamey en juillet 2024. Les statuts de l’institution ont été validés et signés le 12 décembre 2025, marquant sa création juridique formelle. Un capital annoncé de 500 milliards de FCFA a été mis en avant.
Mais la création juridique d’une banque et sa capacité opérationnelle à financer des infrastructures ou des entreprises sont deux réalités distinctes. À ce stade, les montants effectivement libérés par chacun des trois États n’ont pas été rendus publics. La BCID-AES n’a pas encore de bilan, de notation, ni de track record qui permettrait de la comparer à la BIDC. L’écart institutionnel entre les deux entités reste, pour l’heure, considérable.
Ce que révèle le test sahélien
La BIDC CEDEAO sort de cette séquence avec une leçon institutionnelle précieuse : une banque régionale de développement peut résister à la défection d’États membres si sa gouvernance est solide, sa base d’actionnariat diversifiée et ses créanciers extérieurs confiants. Les 6,29 % de capital représentés par l’AES n’ont pas fait basculer l’équilibre financier de l’institution ; les projets en cours ont continué d’être gérés contractuellement ; et les partenaires institutionnels ont maintenu, voire renforcé, leurs lignes de crédit.
Ce résultat relatif ne signifie pas que la rupture est sans conséquence pour la BIDC, la question des remboursements maliens reste ouverte, ni pour les populations sahéliennes, désormais privées d’accès aux nouveaux financements régionaux. Mais il infirme le scénario d’effondrement que certains avaient anticipé.
La question qui demeure est plus large : la CEDEAO saura-t-elle tirer parti de cette résilience institutionnelle pour redéfinir son modèle d’intégration, ou continuera-t-elle à gérer la rupture avec l’AES comme une anomalie à absorber plutôt que comme un signal à analyser ?
Sources
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Rapport annuel BIDC 2022 : BIDC, 2022
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La BIDC maintient ses relations avec le Mali, le Niger et le Burkina Faso : Agence Ecofin, 2024
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Fitch maintient la note B de la BIDC malgré les défis : Agence Ecofin, 2024
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Rupture avec la CEDEAO : que deviennent les projets financés par la BIDC ? : L’Économiste du Faso, février 2024
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BAD : ligne de crédit de 50 M$ et 50 M€ en faveur de la BIDC : Banque africaine de développement, mars 2024
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La banque confédérale de l’AES officiellement créée : Agence Ecofin, décembre 2025
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États financiers exercice 2023 – BIDC : BRVM / BIDC, 2024
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Retrait des États du Sahel : les différents scénarios prévus par la BIDC : Jeune Afrique, 2024
- CEDEAO : après le retrait de l’AES, la survie d’une organisation sous haute tension
- Retrait du Sahel de la CEDEAO : l’ECO face au défi de la crédibilité monétaire en 2027
- Alliance des États du Sahel : face à la CEDEAO, dialogue de façade ou pragmatisme contraint ?
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