Administration territoriale Cameroun : la bataille pour la présidence du MRC devient un test de droit partisan

La rédaction

août 27, 2026

Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a officiellement refusé d’entériner la réélection de Maurice Kamto à la tête du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), suscitant la colère du parti d’opposition qui parle de « tentative de déstabilisation ». Derrière ce bras de fer administratif, c’est la question du contrôle de l’État sur la vie interne des partis d’opposition qui se pose avec une acuité nouvelle et l’audience du 24 septembre 2026 devant le tribunal donnera la mesure de ce que vaut encore la règle de droit au Cameroun.

Une convention extraordinaire au cœur de la controverse

Le 21 décembre 2025, le MRC tenait une convention extraordinaire qui reconduit Maurice Kamto à sa présidence avec plus de 95 % des voix. Deux jours plus tard, le 23 décembre, un ancien cadre exclu du parti saisissait le ministère de l’Administration territoriale (MINAT) pour lui demander de ne pas prendre acte des résolutions de cette convention. Huit mois s’écoulent. Puis, dans une correspondance datée du 19 août 2026, Paul Atanga Nji indique que le MINAT « n’a pas jugé opportun de prendre acte » des travaux de la convention, en invoquant l’article 3 alinéa 2 de la loi n° 90/055 du 19 décembre 1990.

La formulation est administrative mais l’effet politique est immédiat : l’État camerounais suspend de facto la reconnaissance officielle de Kamto comme dirigeant du principal parti d’opposition. Le MRC ne tarde pas à réagir. Son secrétaire général adjoint déclare à RFI : « C’est une tentative de déstabilisation. Le MRC ne laissera pas le groupe qui contrôle le pouvoir dans notre pays continuer à provoquer impunément les Camerounais. »

La portée de la décision va au-delà du seul litige interne au MRC. Elle illustre une pratique plus ancienne : l’utilisation du MINAT comme levier de pression sur l’opposition légale.

Le cadre légal : une loi de 1990 aux dispositions ambiguës

La loi n° 90/056 du 19 décembre 1990 relative aux partis politiques confie au ministre chargé de l’Administration territoriale le pouvoir de décider de l’existence légale d’un parti, avec obligation de motiver tout refus et possibilité de recours contentieux. L’article 7, alinéa 2, prévoit qu’en cas de silence de l’administration pendant trois mois à compter du dépôt du dossier, le parti est réputé exister légalement. Mais la loi ne règle pas explicitement le cas d’un congrès ou d’une convention dont les résultats seraient contestés par un membre exclu : c’est précisément cette lacune qu’Atanga Nji semble avoir exploitée.

En s’appuyant sur une loi sœur la loi n° 90/055 portant sur les libertés d’association plutôt que directement sur la loi régissant les partis, le ministre ouvre un espace d’interprétation que le tribunal devra fermer ou valider. La décision ministérielle n’est pas formellement un refus d’enregistrement au sens strict ; elle prend la forme d’un non-acte, d’une abstention administrative, ce qui la rend plus difficile à contester devant le juge mais aussi moins facile à justifier au plan juridique.

Sur les 369 partis politiques légalement enregistrés que compte le Cameroun en 2024-2025, le MRC reste l’une des rares formations à disposer d’une assise nationale réelle et d’un leader à forte visibilité internationale. Ce n’est pas une coïncidence si c’est lui qui se retrouve au centre de ce type de contentieux.

La trajectoire erratique de Kamto : démission, invalidation, retour

Pour comprendre la fragilité juridique actuelle du MRC, il faut remonter à la séquence électorale de 2025. En juin de cette année-là, Maurice Kamto adresse sa lettre de démission au MRC le 25 juin, qu’il confirme publiquement le 19 juillet, pour rejoindre le Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem) dès le 27 juin. L’objectif est stratégique : le MRC ne pouvant pas facilement présenter un candidat à la présidentielle faute d’élus en nombre suffisant selon le code électoral, Kamto entend utiliser le Manidem comme véhicule électoral.

La manœuvre échoue. ELECAM invalide sa candidature pour « pluralité d’investiture » : un second dossier avait été déposé au nom du Manidem, celui de Dieudonné Yebga, ce qui contrevient à l’article 125 alinéa 2 du code électoral. Le Conseil constitutionnel confirme ce rejet, déclarant le recours de Kamto « non fondé ». Human Rights Watch note, de son côté, que la procédure soulève des questions sérieuses sur l’égalité de traitement des candidats.

Kamto quitte alors le Manidem et revient au MRC. La convention extraordinaire du 21 décembre 2025 formalise ce retour et valide sa réélection. Mais cette séquence de valse-hésitation a créé des lignes de fracture interne : un militant est exclu après avoir manifesté son opposition à ce retour, et c’est cet ancien cadre exclu qui saisit aussitôt le MINAT pour contester la légitimité de la convention. Le gouvernement, en donnant suite favorable à cette requête huit mois plus tard, choisit explicitement son camp dans un conflit interne partisan.

Un précédent dans un paysage d’opposition déjà fragilisé

Ce n’est pas la première fois que le MINAT utilise ses prérogatives pour compliquer la vie de formations d’opposition. En mars 2024, le gouvernement camerounais avait qualifié d’« activités clandestines » les tentatives de coalition entre partis d’opposition en vue de la présidentielle 2025, interdisant notamment l’Alliance pour le changement (APC) et une alliance dite APT, présentées comme des « mouvements clandestins ». Human Rights Watch avait alors documenté ces interdictions et leurs effets sur l’espace civique.

La différence avec le cas MRC est notable : il ne s’agit plus d’interdire des coalitions informelles, mais de contester la direction d’un parti légalement constitué et ancien, fondé en 2012, dont le leader a recueilli des millions de voix à la présidentielle de 2018. La décision d’Atanga Nji représente donc une forme d’escalade dans l’instrumentalisation administrative : elle s’attaque non plus à la périphérie du paysage partisan, mais à son centre.

Dans la sous-région, des mécanismes comparables ont été documentés, mais les formes varient. Au Bénin, c’est la justice et non l’administration qui a arbitré en 2026 un conflit de leadership au sein du principal parti d’opposition, Les Démocrates, en validant la position de Nourénou Atchadé. En Côte d’Ivoire, des tribunaux ont statué sur la direction du FPI dans des affaires impliquant Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan. Le recours au juge, même avec ses limites, est perçu comme une garantie minimale de neutralité que l’intervention directe d’un ministre de tutelle ne saurait offrir.

L’audience du 24 septembre : l’épreuve du droit

C’est précisément ce passage au judiciaire que le MRC a sollicité. Une audience est fixée au 24 septembre 2026 pour trancher le litige entre le directoire du parti et les contestataires. Le MRC, fort du résultat de la convention du 21 décembre 2025 que ses responsables présentent comme régulière et conforme aux statuts , demande au tribunal de confirmer la légitimité de cette instance.

L’enjeu dépasse le seul sort de Maurice Kamto. Si le tribunal valide la position du MINAT ou, pire, se dessaisit du dossier au profit de l’administration, cela enverrait un signal dévastateur quant à l’autonomie des partis d’opposition face au pouvoir exécutif. Si, au contraire, la justice impose la reconnaissance de la convention, l’administration sera contrainte de s’incliner ce qui constituerait, en soi, un fait rare et significatif au regard de la jurisprudence camerounaise.

L’affaire met ainsi en lumière une tension structurelle que le multipartisme institué en 1990 n’a jamais véritablement résolue : au Cameroun comme dans plusieurs États d’Afrique centrale, la loi reconnaît formellement la liberté d’association et d’organisation partisane, mais les outils administratifs disponibles permettent à l’exécutif d’interférer dans la vie interne des partis sans avoir à recourir à une dissolution formelle et donc sans déclencher les protections juridiques qui accompagnent une telle mesure. La correspondance d’Atanga Nji est, à cet égard, exemplaire de cette zone grise : elle n’interdit rien, elle n’entérine pas non plus. Elle suspend, crée une incertitude et fragilise. Le tribunal du 24 septembre devra décider si cette zone grise peut indéfiniment être le théâtre d’interventions politiques déguisées en actes administratifs.

Sources