Birame Diop à la tête de la CEDEAO : quelle doctrine sécuritaire pour une institution fragilisée ?

La rédaction

août 27, 2026

CEDEAO : l’ECO et la lutte antiterroriste au cœur du tandem Faye-Birame Diop

L’arrivée du général sénégalais Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO intervient dans un contexte de recomposition profonde de l’architecture sécuritaire ouest-africaine. Le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger a laissé l’institution face à un vide stratégique qu’elle peine encore à combler. La concertation préalable entre le président Bassirou Diomaye Faye et son futur représentant régional signale une ambition, mais les outils manquent encore à l’appel.

Un profil militaire au service d’une institution en quête de doctrine

Le parcours de Birame Diop est celui d’un officier formé aux croisements des institutions militaires occidentales et des réalités africaines. Né à Thiès en 1961, il a suivi une formation à l’École royale de l’air du Maroc, à l’Air University américaine et à l’École de guerre française. Après plus de trente ans dans l’armée de l’air sénégalaise, il gravit les échelons jusqu’aux plus hautes responsabilités : chef d’état-major de l’armée de l’air entre 2015 et 2017, chef d’état-major particulier du président de la République, puis chef d’état-major général des armées en 2020-2021. Son dernier poste avant la CEDEAO, conseiller militaire au Département des opérations de paix de l’ONU de 2021 à 2024, lui a conféré une familiarité avec les mécanismes multilatéraux de maintien de la paix.

C’est précisément ce profil hybride, à la fois opérationnel et institutionnel, que le Sénégal a mis en avant pour défendre sa candidature. La rencontre entre Bassirou Diomaye Faye et le général Birame Diop, tenue avant la prise de fonction de ce dernier, a porté notamment sur la lutte contre le terrorisme, signal que Dakar entend peser sur la définition des priorités sécuritaires de la Commission. Mais l’ambition sénégalaise ne saurait masquer l’ampleur des défis structurels auxquels la nouvelle présidence fait face.

Le retrait de l’AES : une fracture qui redessine tout

Le 29 janvier 2025, le retrait formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger est devenu effectif, après une annonce collective datant de janvier 2024. Les conséquences institutionnelles sont considérables. Selon Le Monde, une reconfiguration régionale s’est engagée, dont les contours restent encore incertains. Sur le plan administratif, la conférence des chefs d’État avait évoqué la fermeture de quatre agences régionales au Burkina Faso, deux au Mali et un bureau au Niger, avec quelque 130 membres du personnel affectés. Sur le plan stratégique, c’est l’ensemble de la coopération sécuritaire qui se trouve désarticulée : partage de renseignements, participation aux initiatives régionales, interopérabilité des forces.

Face à ce départ, les trois États ont parallèlement consolidé leur propre architecture de défense collective au sein de l’Alliance des États du Sahel, dotée d’un pacte d’assistance mutuelle et d’une force militaire unifiée d’environ 5 000 hommes dont l’état-major est installé à Niamey. Cette autonomisation sécuritaire s’opère en dehors de tout cadre CEDEAO, créant de facto deux logiques parallèles dans un espace qui partage pourtant des frontières poreuses et des menaces communes.

Une Force en attente relancée mais encore lacunaire

La réponse institutionnelle de la CEDEAO a pris la forme d’une relance de sa Force en attente. En mars 2025, l’organisation a annoncé son activation avec un objectif affiché de 5 000 hommes. En février 2026, les chefs militaires de la CEDEAO ont esquissé un format initial d’environ 2 000 soldats, avec un dépôt logistique commun à Freetown. Mais comme le relèvent plusieurs analystes, la force reste en gestation : financement insuffisant et irrégulier, faiblesses logistiques persistantes, barrières linguistiques entre contingents, instabilité politique dans plusieurs États membres. Les contingents sont pré-identifiés dans leurs pays d’origine mais stationnés sur place, sans capacité de déploiement rapide autonome.

Le bilan des mécanismes antiterroristes activés depuis 2015 est à l’avenant. L’Initiative d’Accra, lancée en 2017 pour contenir la propagation du terrorisme vers les pays du Golfe de Guinée, a amélioré la coordination régionale et le partage d’informations, sans pour autant inverser la tendance sur le terrain. La CEDEAO a davantage construit une architecture de coordination qu’une force d’intervention décisive. En pratique, la lutte antiterroriste au Sahel a surtout reposé sur des cadres infra-régionaux ad hoc, G5 Sahel, Force multinationale mixte du bassin du lac Tchad, mécanismes bilatéraux, plutôt que sur une force CEDEAO pleinement opérationnelle.

Trois axes pour une doctrine à reconstruire

L’ancien président de la Commission, Omar Alieu Touray, avait prévenu que le départ des trois États sahéliens risquait d’aggraver l’insécurité dans toute la région, en portant un coup à la coopération sécuritaire et au partage de renseignements. La position officielle de la Commission n’a pas été de couper le dialogue mais de prévenir un vide, tout en restant ouverte à des arrangements de coopération futurs avec l’AES.

C’est dans cet héritage complexe que Birame Diop prend ses fonctions. Les analyses disponibles des centres de recherche spécialisés dessinent trois axes de repositionnement possibles pour la Commission.

Premièrement, l’autonomisation institutionnelle. La CEDEAO doit consolider sa sécurité collective indépendamment des trois États sortants, en rendant la Force en attente crédible, ce qui suppose de résoudre la question du financement durable, identifiée comme le principal goulot d’étranglement. Le Policy Center for the New South recommande de transformer la crise en opportunité de réforme interne des mécanismes de la CEDEAO, plutôt que de simplement tenter de maintenir le statu quo ante.

Deuxièmement, la coopération différenciée. Même en dehors du cadre institutionnel commun, l’interdépendance sécuritaire entre les quinze États membres restants et les trois États de l’AES demeure une réalité. Le Timbuktu Institute relève que, plus d’un an après le retrait effectif, la région n’évolue ni vers une réconciliation complète ni vers une rupture totale, ce qui ouvre un espace pour des arrangements pragmatiques sur le renseignement et la lutte antiterroriste, en dehors des structures formelles.

Troisièmement, la réforme doctrinale interne. L’expérience de la SADC après ses propres crises institutionnelles offre un point de comparaison utile : l’organisation australe a opté pour une sécurité élargie, prévention des conflits, diplomatie préventive, gestion des catastrophes, adossée à des protocoles juridiquement formalisés, plutôt qu’une logique d’intervention militaire ad hoc. La CEDEAO pourrait s’en inspirer pour refonder sa doctrine sur des bases plus solides.

La crédibilité en jeu

Le profil onusien de Birame Diop, sa maîtrise des mécanismes multilatéraux et son expérience des opérations de paix le placent en bonne position pour naviguer dans ces eaux troubles. Mais la présidence de la Commission n’est pas un poste de commandement militaire : elle suppose de convaincre quinze gouvernements aux intérêts divergents, de dégager des financements pour des mécanismes dont la sous-dotation est chronique, et de maintenir un dialogue avec des États qui ont choisi de tourner le dos à l’institution.

La question fondamentale que pose l’ère Birame Diop n’est pas seulement opérationnelle, combien de soldats, quel dépôt logistique, mais politique : la CEDEAO peut-elle encore se présenter comme le cadre légitime de la sécurité en Afrique de l’Ouest, alors que trois États du cœur sahélien ont choisi de construire leur propre architecture en dehors d’elle ? La réponse dépendra moins des annonces de la Commission que de sa capacité à démontrer, dans les faits, une valeur ajoutée sécuritaire que les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont précisément contestée.


Sources