Fonds de paix Union africaine : pourquoi l’architecture de sécurité du continent reste à bout de souffle

La rédaction

septembre 1, 2026

À Luanda, le 30 août 2026, l’Union africaine a tenu sa 26e session extraordinaire du Conseil exécutif sur la prévention et la résolution des conflits. Le diagnostic posé par le président de la Commission, Mahmoud Ali Youssouf, était sans fard : les mécanismes actuels ne sont plus à la hauteur des crises qu’ils sont censés gérer. Derrière l’appel à la réforme, c’est toute la question du financement, de la coordination et de la volonté politique qui revient sur la table.

Un constat d’inadéquation assumé

Le choix de Luanda comme cadre n’était pas anodin. Capitale d’un pays qui a lui-même traversé une longue guerre civile avant de connaître une paix durable, l’Angola offrait un contexte symboliquement chargé pour ce sommet consacré à la sécurité continentale. C’est dans cet espace que Mahmoud Ali Youssouf, diplomate djiboutien à la tête de la Commission de l’UA depuis février 2025, a posé la question qui dérange : « Sommes-nous prêts à relever ces défis avec les stratégies, les mécanismes et les ressources actuellement disponibles ? Et l’architecture africaine de paix et de sécurité est-elle adaptée à ces circonstances ? »

La question était rhétorique. Le tableau dressé par le président de la Commission est celui d’une architecture institutionnelle conçue dans un autre contexte, désormais confrontée à des menaces qui s’entrelacent et débordent les frontières : terrorisme, criminalité transnationale organisée, changements anticonstitutionnels de gouvernement, crises humanitaires exacerbées par le dérèglement climatique, et désormais menaces technologiques cyberattaques, désinformation que les textes fondateurs de l’Union africaine n’avaient pas anticipées.

Le ministre burundais des Affaires étrangères, Edouard Bizimana, qui présidait la session en sa qualité de président en exercice du Conseil exécutif, a qualifié d’« alarmante » l’augmentation des crises politiques et sécuritaires sur le continent. C’est peu de le dire : entre 2021 et 2023, la seule région sahélienne a connu trois coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, auxquels les mécanismes régionaux et continentaux ont répondu avec un mélange de sanctions, de suspensions et d’impuissance diplomatique.

Le Fonds de paix : entre progrès réels et lacunes persistantes

Au cœur du débat de Luanda se trouve le Fonds pour la paix de l’Union africaine, principal instrument financier censé garantir l’autonomie du continent dans ses opérations de maintien de la paix. Les chiffres disponibles illustrent à la fois les progrès accomplis et les limites structurelles du dispositif.

Selon les données de l’UA, le Fonds pour la paix avait collecté environ 610 millions de dollars après les engagements annoncés à Accra en juillet 2024, contre 398 millions avant cette réunion. Au 31 mars 2024, le solde effectif s’établissait à 392,7 millions de dollars, dont 339,9 millions provenaient des contributions des États membres un progrès notable par rapport à la décennie précédente, mais encore très loin des besoins réels.

Le problème est à la fois quantitatif et qualitatif. À mi-2024, 21 des 55 États membres de l’UA n’avaient toujours pas versé leur contribution au Fonds. Parmi eux, l’Égypte et la Tunisie étaient placées sur des plans de paiement de trois à cinq ans. Cette fragmentation des contributions crée une base de financement incertaine, incompatible avec les besoins de planification d’opérations de paix qui requièrent des engagements prévisibles sur plusieurs années.

La dépendance aux financements extérieurs reste, en 2025, la réalité structurelle de l’architecture sécuritaire africaine. Environ 75 % du budget des opérations de soutien à la paix menées sous l’égide de l’UA sont financés par des partenaires internationaux essentiellement l’Union européenne, via la Facilité européenne pour la paix, et les Nations Unies. C’est précisément ce ratio que Mahmoud Ali Youssouf entend inverser, ou du moins rééquilibrer, en rendant le Fonds pour la paix pleinement opérationnel et en consolidant une contribution africaine autonome.

La résolution 2719 : un cadre prometteur, une mise en œuvre incertaine

Dans ce contexte, le soutien renouvelé à la résolution 2719 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée en décembre 2023, constitue l’un des piliers de la stratégie présentée à Luanda. Ce texte crée, pour la première fois, un cadre permettant le financement par l’ONU via les contributions obligatoires des États membres des opérations de soutien à la paix menées par l’UA et autorisées par le Conseil de sécurité.

La disposition centrale est la règle dite des « 75 % » : les opérations autorisées pourront recevoir jusqu’à 75 % de leur budget annuel à partir des contributions mises en recouvrement par l’ONU, le solde devant être mobilisé comme ressources extrabudgétaires. Ce mécanisme pourrait transformer significativement la capacité financière des opérations africaines à condition que le Conseil de sécurité autorise effectivement ces opérations au cas par cas, et que les 25 % restants soient mobilisés en temps utile.

C’est ici que le bât blesse. La résolution 2719 est un cadre normatif : elle n’automatise pas le financement, elle le conditionne à des décisions politiques successives du Conseil de sécurité, dont la composition et les équilibres de pouvoir ne sont pas nécessairement alignés sur les urgences africaines. L’appel de Youssouf à « renouveler le soutien » à ce texte révèle implicitement que son application reste partielle et soumise à des aléas diplomatiques que l’UA ne maîtrise pas.

L’APSA : un problème moins de conception que d’exécution

Les évaluations des instituts spécialisés convergent sur ce point. L’Institute for Security Studies, dans ses analyses récentes du Conseil de paix et de sécurité, souligne que l’Architecture africaine de paix et de sécurité souffre moins d’un déficit de conception que de lacunes opérationnelles persistantes : problèmes de coordination entre l’UA et les communautés économiques régionales, exclusion fréquente des CER des décisions stratégiques, retards de recrutement dans les structures d’alerte précoce, et manque de ressources financières et logistiques pour le déploiement rapide.

La Force africaine en attente en est l’illustration la plus éloquente. Conçue pour être déployable en un délai court lors de crises graves, elle demeure, plus de deux décennies après sa conceptualisation, non pleinement opérationnelle. Le rapport du Sénat français sur les opérations de paix en Afrique, publié en 2024, souligne que l’APSA reste souvent inefficace en raison d’un trop grand nombre d’acteurs aux intérêts divergents et d’un manque chronique de moyens financiers et opérationnels propres.

Ce diagnostic éclaire le sort des sanctions appliquées par la CEDEAO après les coups d’État sahéliens. Fermetures de frontières, gels d’avoirs, suspensions des transactions commerciales : les mesures étaient réelles, mais leur effet politique a été limité. Au Mali, les sanctions économiques ont été levées en juillet 2022 sans que le retour à l’ordre constitutionnel soit acquis. Au Niger, la CEDEAO a levé ses principales sanctions en février 2024 sans résultat probant sur le plan institutionnel. Au Burkina Faso, les mesures sont restées surtout symboliques. Résultat : les trois pays ont finalement quitté officiellement la CEDEAO en janvier 2025, constituant l’Alliance des États du Sahel une rupture institutionnelle majeure que ni les mécanismes régionaux ni l’UA n’ont pu prévenir.

De la réactivité à la prévention : le vrai défi de 2030

L’objectif « faire taire les armes d’ici 2030 », réaffirmé à Luanda, illustre cette tension entre ambition proclamée et réalité opérationnelle. Initialement fixé à 2020, cet objectif a été repoussé d’une décennie après le constat d’échec. Le bilan intermédiaire est sans ambiguïté : l’Afrique demeure confrontée à des zones de conflit et d’instabilité persistantes, notamment en République centrafricaine, au Soudan du Sud, au Cameroun et dans une grande partie du Sahel. Les indicateurs de suivi financement du Fonds pour la paix, déploiements de la Force africaine en attente, ratification des traités contre le trafic d’armes enregistrent des progrès ponctuels, mais insuffisants pour inverser la tendance.

C’est pourquoi Youssouf a insisté à Luanda sur la nécessité de passer d’une logique réactive répondre aux crises après qu’elles ont éclaté à une prévention réellement opérationnelle. La formule qu’il a choisie résume la difficulté politique de l’exercice : « La volonté politique reste la pierre angulaire de nos efforts collectifs. » Autrement dit, les textes existent, les mécanismes sont en place, mais leur activation dépend d’une volonté que les États membres ne manifestent pas toujours au moment où elle est nécessaire.

À l’issue de la session de Luanda, les participants ont été invités à adopter un projet de résolution, un plan d’action et une matrice d’implémentation, avant soumission au prochain Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’UA. Ce calendrier laisse ouverte la question centrale : les États membres qui tardent à contribuer au Fonds de paix et à respecter leurs engagements institutionnels seront-ils prêts à franchir le pas d’une autonomie financière réelle, ou le sommet de Luanda restera-t-il une étape de diagnostic de plus dans une longue série d’alertes non suivies d’effets ?

Sources