L’Union africaine s’apprête à lancer officiellement sa propre agence de notation souveraine, l’African Credit Rating Agency (AfCRA), dont les activités devraient démarrer en 2026 depuis Port-Louis. L’ambition est claire : corriger les biais méthodologiques des grandes agences occidentales et réduire le coût exorbitant de l’emprunt pour les États africains. Mais entre la légitimité politique du projet et sa crédibilité effective auprès des marchés internationaux, le fossé reste considérable à combler.
Un surcoût documenté, une frustration ancienne
Le point de départ du projet est incontestable. Selon le PNUD, certains gouvernements africains paient jusqu’à quatre fois plus cher que des pays de niveau de développement comparable dans d’autres régions pour emprunter sur les marchés internationaux. En 2023, les spreads souverains d’Afrique subsaharienne atteignaient en moyenne 1 380 points de base près de 1 640 hors Afrique du Sud a contre des fourchettes de 100 à 500 points de base pour des émetteurs asiatiques ou latino-américains bénéficiant de notes voisines, selon les données de la Banque européenne d’investissement.
Ce différentiel ne s’explique pas intégralement par les fondamentaux macroéconomiques. Le PNUD estime qu’une amélioration des méthodologies de notation pourrait réduire les coûts d’emprunt de 50 à 100 points de base, représentant jusqu’à 5 milliards de dollars d’économies annuelles pour l’ensemble des États africains. Un rapport de l’Agence française de développement va dans le même sens : pour l’Afrique subsaharienne, les dégradations de note sont nettement plus fréquentes que les relèvements, avec un ratio asymétrique qui ne reflète pas toujours l’évolution réelle des fondamentaux.
La critique des méthodes de Fitch, Moody’s et S&P est plus nuancée qu’il n’y paraît toutefois. Une étude de l’UNCTAD publiée en 2024 montre qu’après contrôle des variables quantitatives observables, il n’existe pas de preuve statistiquement robuste d’un biais anti-africain explicite dans les modèles de Moody’s. En revanche, elle pointe une large latitude laissée aux analystes dans l’application des critères, une opacité des pondérations et l’usage de variables qualitatives gouvernance perçue, risque politique dont le calibrage pour les économies africaines est discutable. Ces jugements subjectifs, conjugués à une faible présence des agences sur le terrain, contribuent à des évaluations qui peuvent s’écarter sensiblement des réalités locales : économie informelle sous-estimée, rôle des transferts de diasporas ignoré, dynamiques de diversification non intégrées.
L’AfCRA : un projet sérieux, des défis structurels
L’AfCRA est née d’un constat partagé, mais sa conception traduit aussi une vraie réflexion sur les pièges à éviter. L’agence sera détenue par des acteurs privés africains et non par des gouvernements avec une gouvernance conçue pour préserver son indépendance opérationnelle. Le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP), qui a conduit le processus de sélection du siège, a lui-même reconnu les lacunes dans la qualité des statistiques publiques africaines, un problème que l’AfCRA entend contribuer à résoudre en catalysant des exigences de transparence financière plus élevées.
Le choix de Maurice comme juridiction principale n’est pas anodin. La place financière mauricienne bénéficie d’un cadre réglementaire reconnu, et la Financial Services Commission devra agréer l’agence avant toute activité opérationnelle. Le délai d’instruction estimé à quatre à sept mois conditionne un calendrier de démarrage effectif en 2026. Des implantations régionales secondaires sont par ailleurs envisagées dans d’autres États membres, ce qui permettrait d’ancrer l’agence dans les différentes zones économiques du continent UEMOA, CEDEAO, marché commun est-africain.
La feuille de route méthodologique prévoit de produire des « opinions de crédit contextualisées » pour les entités souveraines et les entreprises, avec une priorité initiale donnée à la dette en monnaie locale. Cette approche est cohérente avec les critiques adressées aux grandes agences, qui évaluent essentiellement le risque en devise étrangère, amplifiant mécaniquement la perception de vulnérabilité des économies africaines.
Le précédent des agences régionales : entre légitimité locale et invisibilité mondiale
L’histoire des agences de notation alternatives est instructive, et pas nécessairement encourageante. En Afrique de l’Ouest, des agences régionales comme Bloomfield et WARA ont été agréées par le régulateur de l’UEMOA et jouent un rôle utile sur le marché obligataire régional en franc CFA. Mais leur reconnaissance s’arrête aux frontières de la zone : aucun investisseur institutionnel international ne fonde ses décisions d’allocation sur leurs notes.
À une échelle plus large, ARC Ratings consortium réunissant des agences de pays émergents dont l’Inde, l’Afrique du Sud, la Malaisie et le Brésil est enregistrée auprès de l’ESMA depuis 2011 mais n’a jamais obtenu le statut de NRSRO auprès de la SEC américaine. Sa reconnaissance européenne est réelle sur le plan formel, mais son influence sur les décisions d’investissement transatlantiques reste marginale. Le cas de Dagong, l’agence chinoise de notation souveraine lancée avec l’appui de Pékin, est encore plus éclairant : malgré un positionnement politique affirmé en rupture avec les standards occidentaux, elle n’a jamais acquis la crédibilité internationale nécessaire pour peser sur les marchés de capitaux.
Ces précédents révèlent une réalité que l’AfCRA devra affronter directement : la crédibilité d’une agence de notation ne se décrète pas, elle se construit sur la durée à travers la qualité et la cohérence de ses notations, la transparence de ses méthodologies et son immunité démontrable aux pressions politiques.
La crédibilité, seul véritable enjeu
Pour un investisseur institutionnel basé à Londres, New York ou Singapour, la question n’est pas de savoir si l’AfCRA est africaine, mais si ses notes sont fiables, comparables et exemptes d’influence politique. Or deux risques symétriques menacent l’agence dès sa naissance.
Le premier est celui de la complaisance. Si les États africains même indirectement, à travers des acteurs proches exercent une influence sur les notations souveraines, l’AfCRA reproduira en miroir le reproche qu’elle adresse aux grandes agences occidentales, mais en sens inverse. Une agence de notation qui note favorablement ses actionnaires politiques n’est pas une agence de notation : c’est un outil de communication financière. Les expériences de gouvernance observées dans les agences créées dans le cadre de l’ASEAN suggèrent que la séparation formelle entre actionnariat et processus de notation, associée à une publication rigoureuse des méthodologies, est la condition minimale pour neutraliser ce risque.
Le second risque est celui de l’isolement méthodologique. Produire des notes « contextualisées » pour les marchés africains est légitime si cela signifie mieux intégrer des variables pertinentes ignorées jusqu’ici. Cela devient contre-productif si cela signifie adopter des standards incompatibles avec les référentiels internationaux. Les investisseurs ont besoin de comparabilité : une note AfCRA qui ne peut pas être mise en regard d’une note Moody’s ou Fitch sera simplement ignorée.
L’enjeu de la comparabilité est d’autant plus crucial que l’AfCRA ambitionne d’abord de compléter et non de remplacer les grandes agences. Dans ce cadre, sa valeur ajoutée résidera dans sa capacité à offrir un second avis crédible, susceptible d’influencer les spreads à la marge, plutôt que dans une rupture totale avec les standards existants.
Ce que les marchés attendent vraiment
La vraie question n’est pas de savoir si l’Afrique mérite sa propre agence de notation elle en a besoin. La question est de savoir si l’AfCRA parviendra à imposer ses notes comme une référence supplémentaire que les marchés intègrent réellement dans leur calcul du risque. Pour cela, trois conditions cumulatives s’imposent : une indépendance institutionnelle démontrée par les faits et non seulement par les statuts ; des méthodologies publiées, auditables et cohérentes dans le temps ; et une reconnaissance formelle par au moins un régulateur de marché majeur ESMA ou SEC qui forcerait les gestionnaires d’actifs à en tenir compte.
Si l’AfCRA remplit ces conditions, le surcoût d’emprunt des États africains pourrait effectivement baisser, pas parce qu’une agence africaine aurait relevé leurs notes, mais parce que la concurrence et la contradiction auront forcé davantage de rigueur dans l’ensemble du système. C’est une ambition raisonnable. C’est aussi un chemin qui prendra bien plus d’une décennie et qui exige que les États africains acceptent d’être notés honnêtement par leur propre agence, y compris quand la note est mauvaise.
Sources
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Réduire le coût des emprunts en Afrique : le rôle des notations souveraines — PNUD, avril 2023
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Notation souveraine des pays en développement : biais régionaux et facteurs de — AFD, 2025
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Credit rating agencies, developing countries and bias — UNCTAD, 2024
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Finance in Africa 2023 — Banque européenne d’investissement, 2023
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African Credit Rating Agency : l’Afrique cherche à s’émanciper des agences de notation occidentales — The Conversation, 2024
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L’AfCRA : une agence africaine de notation pour rééquilibrer les règles du jeu — ESSCA Knowledge, 2024
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Risques et promesses d’une agence africaine de notation de crédit — SWP Berlin, 2024
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Une agence africaine de notation de crédit peut-elle susciter la confiance ? — ISS Africa, 2024
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