Le 1er septembre 2026, Dakar a officialisé un accord de principe avec le FMI portant sur 2,2 milliards de dollars un signal fort, mais aussi le point de départ d’une négociation complexe sur le périmètre exact de la restructuration de sa dette extérieure. Derrière l’annonce, une question non résolue divise déjà les créanciers : qui sera inclus dans le traitement, et qui en sera exclu ?
Une dette sous-estimée pendant des années
Pour comprendre l’urgence, il faut revenir à l’origine de la crise. Le rapport définitif de la Cour des comptes du Sénégal, publié en février 2025 et couvrant les exercices 2019 au 31 mars 2024, a chiffré des engagements non divulgués à plus de 5 000 milliards de FCFA. Le FMI, de son côté, a confirmé en mars 2025 l’existence d’environ 7 milliards de dollars de dette délibérément cachée entre 2019 et 2024. Un audit ultérieur du cabinet Forvis Mazars a encore élargi le périmètre, aboutissant à une réévaluation de la dette totale du secteur public et parapublic autour de 132 % du PIB fin 2024.
Ces révisions successives ont modifié en profondeur la trajectoire budgétaire du pays. Selon les données du FMI reprises par plusieurs sources analytiques, le ratio dette publique sur PIB de l’administration centrale est estimé à 91,4 % en 2025, avant un léger reflux attendu à 87,1 % en 2026 dans un scénario de consolidation. Ces chiffres restent bien au-dessus des seuils de viabilité retenus pour la zone UEMOA, et ils conditionnent directement les marges de manœuvre dont dispose le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye.
L’accord FMI : une bouée sous conditions
L’accord de principe conclu le 1er septembre 2026 prévoit un programme de 36 mois dans le cadre de la Facilité élargie de crédit, d’un montant de 2,2 milliards de dollars. L’opération reste soumise à l’approbation formelle du Conseil d’administration du FMI, mais elle envoie un signal de soutien décisif aux marchés.
Les contreparties exigées par l’institution sont substantielles. Dakar devra réduire son déficit budgétaire, rationaliser les dépenses notamment les subventions énergétiques, renforcer la mobilisation des recettes intérieures et améliorer la supervision des entreprises publiques, dont les risques budgétaires hors bilan avaient largement alimenté la dette cachée. Le programme prévoit également des mécanismes de protection sociale renforcés, via des transferts monétaires ciblés, pour amortir l’impact des ajustements sur les populations les plus vulnérables.àà
Le ministre de l’économie et des finances, Cheikh Diba, a présenté cet accord comme une étape vers la stabilisation, accompagnée d’un traitement de la dette extérieure. C’est précisément ce volet qui cristallise les tensions.
La question des exclusions : un terrain miné
Le périmètre de la restructuration envisagée exclurait une partie du passif externe de l’État sénégalais. Plusieurs institutions africaines de développement seraient concernées au premier chef : Afreximbank, Africa Finance Corporation (AFC) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) figurent parmi les créanciers dont le traitement reste incertain.
Cette configuration n’est pas nouvelle dans l’espace africain. La Zambie a vécu une situation analogue : pendant plusieurs années, Afreximbank a refusé de participer à la restructuration en invoquant son statut d’institution multilatérale, ce qui a constitué un point de blocage durable pour la clôture de l’opération. En mai 2025, Reuters confirmait encore que la Zambie demeurait en défaut vis-à-vis d’Afreximbank, faute d’accord sur le statut à lui accorder. Le précédent ghanéen illustre la même tension : les créanciers multilatéraux ont été exclus du périmètre de restructuration, ce qui a compliqué l’application du principe de comparabilité de traitement exigé par les créanciers bilatéraux officiels.
Pour Dakar, le risque est identique : toute exclusion partielle même justifiée par la nature institutionnelle des créanciers concernés peut fragiliser la logique d’ensemble et ouvrir un contentieux sur l’équité de traitement. À ce stade, ni Afreximbank ni Africa Finance Corporation n’ont publié de position officielle sur leur inclusion ou exclusion du périmètre sénégalais.
Le Club de Paris, le G20 et les limites du cadre commun
Sur le plan multilatéral, le Club de Paris et le cadre commun du G20 constituent les architectures de référence pour le traitement de la dette bilatérale officielle. Mais leur efficacité dans la zone UEMOA reste limitée. Le Tchad est, à ce jour, le seul membre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine à avoir eu recours au cadre commun, avec un accord conditionnel conclu en décembre 2022 après près de deux ans de négociations une durée qui illustre la lenteur du mécanisme et ses contraintes procédurales.
Le Sénégal, dont la dette est plus diversifiée et les instruments financiers plus sophistiqués dont des eurobonds que celle du Tchad, devra négocier simultanément avec des catégories de créanciers aux intérêts divergents : créanciers bilatéraux officiels (Club de Paris et hors Club), créanciers commerciaux, et institutions régionales de développement. La coordination entre ces parties prenantes est l’un des points les plus délicats de l’opération.
Lazard dans la salle de négociation
Pour naviguer dans cet environnement, Dakar a choisi un conseil de poids. En juillet 2026, plusieurs sources avaient indiqué que le Sénégal s’apprêtait à désigner Lazard comme conseiller financier, en collaboration avec Global Sovereign Advisory. La banque d’affaires a une expérience documentée des restructurations souveraines africaines Zambie, Ghana, Tchad, Mozambique figurent dans son portefeuille récent. Sa présence dans le dossier sénégalais signale à la fois la complexité technique de l’opération et la volonté du gouvernement de se doter des outils nécessaires pour aborder les négociations avec crédibilité.
Bassirou Sarr, responsable du dossier dette au sein de l’équipe présidentielle, est l’autre figure centrale de ce chantier. L’architecture du traitement qu’il devra défendre périmètre, calendrier, décotes éventuelles n’est pas encore arrêtée dans ses détails. Les semaines qui suivront l’approbation formelle du programme FMI seront déterminantes.
Entre consolidation et contagion
L’enjeu ultime n’est pas seulement technique. Le Sénégal doit restaurer la confiance des marchés et de ses partenaires financiers tout en évitant que les conditions de l’ajustement n’hypothèquent sa trajectoire de croissance. La demande intérieure, les investissements dans le secteur pétrolier et gazier dont les premières recettes commencent à se matérialiser et la capacité de l’État à financer les services publics dépendent de l’issue de cette négociation.
À l’échelle régionale, les marchés suivent ce dossier avec attention. Un traitement réussi et équitable renforcerait la crédibilité de la zone UEMOA vis-à-vis des investisseurs internationaux. Un enlisement, à l’image de ce qu’ont connu Zambie et Ghana, pourrait au contraire alimenter une contagion sur les spreads des autres émetteurs souverains de la région. Dakar a les instruments le FMI dans son camp, un conseil chevronné, et un gouvernement qui a fait de la transparence budgétaire un marqueur politique. La question est de savoir si cela suffira à convaincre des créanciers aux intérêts profondément divergents de se retrouver autour d’une même table, et d’y rester.
Sources
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Rapport définitif sur la situation des finances publiques 2019-2024 — Cour des comptes du Sénégal, février 2025
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Sénégal : accord de principe FMI, communiqué officiel — FMI, 1er septembre 2026
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Une boussole stratégique pour naviguer dans la crise de la dette du Sénégal — Findev Lab, janvier 2026
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Afreximbank et TDB refusent de participer à la restructuration de la dette du Ghana et de la Zambie — Sika Finance
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Battle over ‘baby multilaterals’ may trap Zambia, Ghana longer in debt default — Reuters, avril 2025
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Sénégal : FMI confirme une dette délibérément cachée d’environ 7 milliards de dollars — RTS, 2025
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Senegal expected to pick Lazard as financial adviser on debt matters — Reuters, juillet 2026
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Le cadre commun du G20 : leçons tirées, perspectives d’avenir — Club de Paris, mars 2025
- Lazard Sénégal : quand le recours à un cabinet signale l’urgence financière de Dakar
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