L’Africa Corps, structure paramilitaire rattachée au ministère russe de la Défense, assure désormais la formation des unités chargées de protéger les hautes autorités malgaches. Ce fait, confirmé par plusieurs sources concordantes, dépasse le cadre d’une simple coopération militaire bilatérale : il pose une question structurelle que les États africains ne peuvent plus différer. Qui garde le chef de l’État ? Et à quel prix politique ?
Une présence au cœur du pouvoir régalien
La coopération militaire entre États est aussi ancienne que la diplomatie elle-même. Ce qui distingue le cas malgache, c’est la nature du périmètre concerné. Former des troupes d’infanterie ou des techniciens de l’armée de l’air relève d’un transfert de compétences ordinaire, encadré par des accords bilatéraux et des conventions de statut des forces. Former les hommes qui protègent physiquement le chef de l’État, c’est une autre affaire.
Selon France 24, 140 instructeurs russes de l’Africa Corps auraient été déployés à Madagascar, dans le cadre d’une coopération qui inclut explicitement la garde présidentielle. Une formation achevée en avril 2025 concernait des éléments de cette garde d’honneur, selon les mêmes sources. La présidence malgache a reconnu publiquement la venue d’une « délégation russe » chargée de former l’armée à l’usage de nouveaux équipements livrés par Moscou, sans détailler davantage le périmètre exact des missions confiées aux instructeurs.
Cette discrétion est elle-même révélatrice. Le pouvoir d’Antananarivo assume la coopération militaire ; il est plus réservé sur ce qu’elle implique concrètement pour la sécurité rapprochée du chef de l’État. Ce distinguo n’est pas anodin sur le plan politique.
Un modèle rodé ailleurs sur le continent
Madagascar n’est pas un cas isolé. L’Africa Corps, successeur institutionnel du groupe Wagner après la mort de Prigojine en 2023, a déployé un modèle comparable dans plusieurs États africains, avec des variantes selon les contextes.
Au Burkina Faso, plusieurs centaines d’hommes ont été déployés début 2024, avec une mission explicite de protection du président de transition Ibrahim Traoré, en plus de l’assistance antiterroriste. Au Niger, environ 100 instructeurs basés sur la base aérienne 101 de Niamey participent à la formation militaire et à la sécurisation du régime depuis le même exercice. En Guinée équatoriale, des personnels russes auraient été chargés de protéger la présidence d’Obiang Nguema et de former des unités d’élite à Malabo et Bata.
Ce qui frappe dans cette géographie, c’est moins la dispersion que la cohérence. Dans chacun de ces cas, l’Africa Corps opère selon un schéma hybride : formation militaire, protection du pouvoir en place, sécurisation d’infrastructures stratégiques. La garde présidentielle n’est jamais un service isolé, elle s’inscrit dans un ensemble de prestations dont la contrepartie reste le plus souvent opaque.
Le précédent centrafricain est le plus documenté. Une note de France Stratégie publiée en 2019 relevait déjà que des agents venus de Russie assuraient la garde personnelle du président Touadéra, en échange d’un accès direct aux ressources minières du pays. Ce modèle, sécurité contre avantages extractifs, est depuis devenu la référence analytique du « retour russe en Afrique ».
L’angle mort de la souveraineté sécuritaire
La question de la souveraineté sécuritaire n’est pas nouvelle en Afrique. Pendant la guerre froide, Cuba avait assumé des fonctions comparables dans plusieurs États alliés : à Brazzaville, des conseillers cubains avaient servi comme garde présidentielle du président Massamba-Débat, avant d’encadrer des milices liées au parti au pouvoir. En Angola et en Éthiopie, La Havane avait rempli le rôle d’un protecteur militaire de régimes alliés, sans que les termes précis de cet arrangement fassent l’objet d’une délibération publique.
Ce précédent historique est instructif non pas parce qu’il absout le présent, mais parce qu’il rappelle une constante : les États qui externalisent leur sécurité présidentielle le font toujours dans un contexte de vulnérabilité, et acceptent ce faisant une forme de dépendance dont ils sous-estiment souvent les implications à terme.
Sur le plan juridique, le droit international ne prohibe pas en soi la présence d’instructeurs militaires étrangers dans un dispositif de protection présidentielle. La condition centrale est l’existence d’un accord valable avec l’État hôte définissant le statut de ces personnels. Mais le droit ne dit rien sur les conséquences politiques d’une telle dépendance. C’est précisément là que réside l’angle mort.
Quand les hommes qui protègent un chef d’État sont formés, voire encadrés, par une puissance étrangère, plusieurs questions structurelles se posent : qui décide des procédures d’accès et des protocoles de sécurité ? Quelle est la nature des informations auxquelles les instructeurs étrangers ont accès ? Et, question plus délicate encore, que se passe-t-il en cas de crise politique interne, quand les intérêts de la puissance formatrice et ceux de l’État hôte divergent ?
La France en retrait, la Russie en avance
À Madagascar, ce déplacement d’influence s’opère sur un fond de reconfiguration de la coopération franco-malgache. Avant 2023, les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI) assuraient un appui ponctuel à la formation des instructeurs de la garde présidentielle, dans le cadre de conventions de défense trisannuelles. Cette coopération est décrite dans la communication officielle française comme limitée et opérationnelle, un accompagnement des instructeurs, pas une prise en charge directe de l’ensemble du dispositif.
Ce positionnement mesuré contraste avec l’ambition affichée par Moscou. Là où Paris intervenait à la marge, l’Africa Corps s’installe au centre. La comparaison ne milite pas nécessairement pour une présence française élargie, la question de souveraineté vaut pour toutes les puissances formatrices, mais elle illustre comment un retrait relatif crée un espace que d’autres s’empressent d’occuper.
Le Monde relevait en mai 2026 que la Russie cherche à Madagascar une nouvelle place forte dans l’océan Indien, après ses ancrages sahéliens. L’île présente plusieurs attraits stratégiques : position géographique entre l’Afrique orientale et l’Asie du Sud, ressources naturelles considérables, et, depuis le coup d’État d’octobre 2025, une autorité de transition en quête de soutiens internationaux.
Le piège de la dépendance sécuritaire
L’Africa Center for Strategic Studies décrit le mécanisme russe en termes de « capture des élites » : la cooptation de dirigeants africains par la sécurité présidentielle génère une dépendance structurelle qui rend les régimes concernés politiquement redevables à Moscou, indépendamment de toute considération démocratique. La Centrafrique constitue le cas le plus documenté de ce phénomène, mais la trajectoire malgache présente des similitudes troublantes.
Le risque n’est pas seulement politique ; il est opérationnel. Un dispositif de protection présidentielle formé et organisé selon des doctrines étrangères intègre des procédures, des équipements et des réflexes qui ne sont pas nécessairement compatibles avec les institutions de l’État hôte. La dépendance technique peut devenir aussi contraignante que la dépendance politique.
Pour les États africains, la leçon à tirer de ces configurations n’est pas qu’il faudrait renoncer à toute coopération militaire étrangère, une posture irréaliste dans un contexte de menaces réelles. Elle est plutôt qu’une coopération soutenable en matière de sécurité présidentielle suppose une capacité de négociation, de contrôle et de substitution que peu d’États du continent ont aujourd’hui les moyens d’exercer pleinement.
La souveraineté sécuritaire ne se déclare pas : elle se construit, par des institutions fortes, des capacités propres et une vigilance active sur les termes des accords conclus avec des puissances aux agendas nécessairement distincts. À Madagascar comme ailleurs, la question n’est pas de savoir si des instructeurs étrangers peuvent former une garde présidentielle. Elle est de savoir qui, in fine, décide de ce que cette garde doit protéger, et contre qui.
Sources
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France 24 – Livraisons d’armes et formation, Africa Corps à Madagascar : France 24, avril 2026
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Le Monde – À Madagascar, la Russie en quête d’une nouvelle place forte : Le Monde, mai 2026
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France Stratégie – Nouvelle stratégie russe en Afrique subsaharienne : Fondation pour la recherche stratégique, 2019
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France Stratégie – Recherches & Documents 2023 : Fondation pour la recherche stratégique, 2023
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Atlantic Council – Stratégie de sécurité et activités de la Russie en Afrique (Sarah Daly) : Atlantic Council, 2023
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Africa Center for Strategic Studies – La Russie en Afrique : la déstabilisation de la démocratie par la capture des élites : Africa Center, sans date
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Financial Afrik – Comment la Russie exploite la transition militaire malgache : Financial Afrik, avril 2026
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La Nouvelle Tribune – Défense : après le Sahel, la Russie s’étend dans l’océan Indien : La Nouvelle Tribune, juin 2026
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Mondafrique – La coopération militaire avec la France en berne : Mondafrique, sans date
- Poutine, arbitre intéressé : comment Moscou instrumentalise la détente Alger-Bamako
- Africa Corps en Afrique : le modèle sécuritaire russe face à l’épreuve du terrain
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