Les Émirats arabes unis s’imposent comme l’un des premiers investisseurs étrangers sur le continent africain, brandissant des chiffres vertigineux pour afficher leur engagement. Mais derrière l’opulence des annonces, une question s’impose avec une acuité croissante : qui capte réellement la valeur produite ? L’enjeu n’est pas rhétorique, il conditionne la souveraineté économique africaine pour les décennies à venir.
Des milliards annoncés, des flux à mesurer
Le chiffre de 168 milliards de dollars circule volontiers dans les discours officiels pour qualifier l’engagement émirien en Afrique. Il convient d’emblée de le déconstruire : il correspond pour l’essentiel à des annonces d’investissement cumulées depuis 2017, et non à des capitaux entièrement décaissés. La distinction est fondamentale. Selon les données compilées par le Trésor français, les Émirats auraient effectivement déployé entre 60 et 110 milliards de dollars sur le continent au cours de la dernière décennie, selon le périmètre retenu, une somme conséquente, mais sensiblement inférieure aux montants proclamés dans les forums d’affaires.
Cette inflation des annonces n’est pas propre aux Émirats : la CNUCED notait déjà que les investissements annoncés à destination de l’Afrique excédaient d’environ 300 milliards de dollars les flux effectivement observés. L’écart entre le projet et la réalité est structurel, et les décideurs africains qui négocient sur la base des premières déclarations s’exposent à des déconvenues contractuelles sévères.
La montée en puissance d’ADQ, le fonds souverain d’Abu Dhabi à vocation développementale, illustre cette ambivalence. Entre 2021 et 2024, ADQ a ciblé l’énergie, l’agroalimentaire, la logistique et les minerais critiques, avec pour opération la plus spectaculaire un accord de 35 milliards de dollars signé avec l’Égypte en 2024 pour le développement de Ras el-Hekma sur la côte méditerranéenne. L’ampleur est réelle. Mais le pays hôte est-il en mesure de transformer cette manne en industrialisation durable, ou se contente-t-il de céder du foncier et des droits d’exploitation ?
Une géographie de l’intérêt stratégique
La carte des investissements émiratis en Afrique ne doit rien au hasard. Elle épouse précisément la géographie des ressources, des routes commerciales et des noeuds logistiques. Ports, mines, corridors agricoles, infrastructures énergétiques : chaque secteur ciblé permet simultanément d’accéder à des matières premières critiques et de contrôler les flux physiques qui les acheminent vers les marchés mondiaux.
L’or, le cuivre, le cobalt, le lithium, les minerais indispensables aux nouvelles industries et à la transition énergétique, figurent au centre de cette offensive. L’Africa Center for Strategic Studies évalue à 47 milliards de dollars les projets attribués aux Émirats en Afrique de l’Est, une région particulièrement riche en minerais et dotée d’une façade maritime stratégique sur l’océan Indien. Les ports constituent un enjeu distinct : disposer d’un accord d’exploitation ou de concession portuaire, c’est exercer un levier sur les flux d’importations et d’exportations d’un pays, voire d’une sous-région entière. Des entreprises émiraties ont déjà noué de tels accords dans plusieurs États africains, inscrivant la logistique dans une stratégie d’influence dépassant la pure rentabilité commerciale.
Cette concentration sectorielle nourrit le débat sur la nature réelle de ces investissements. Chatham House a explicitement évoqué le risque d’une relation asymétrique susceptible de reproduire les vulnérabilités structurelles que l’Afrique cherche précisément à surmonter : une insertion dans l’économie mondiale cantonnée à l’exportation de matières premières brutes, sans maîtrise de la chaîne de valeur ni captation des marges de transformation.
Contenu local : des cadres juridiques encore fragiles
La question du contenu local, la part de valeur retenue sur le territoire du pays hôte sous forme d’emplois, de fiscalité, de sous-traitance locale ou de transfert de compétences, est devenue le terrain de la souveraineté économique africaine concrète. Plusieurs États ont légiféré en ce sens entre 2018 et 2024. La Côte d’Ivoire a adopté en juin 2022 la loi n° 2022-408 sur le contenu local dans les hydrocarbures. Le Sénégal avait ouvert la voie dès 2019 avec la loi n° 2019-04 sur les hydrocarbures. Le Mali, la Guinée, le Cameroun et la Mauritanie ont suivi des trajectoires comparables dans le secteur minier.
Ces réformes restent cependant incomplètes. Les bilans disponibles sont principalement qualitatifs, hausse nominale de l’emploi local, formalisation d’obligations de formation, sans indicateurs harmonisés permettant de mesurer la valeur effectivement retenue. Plus préoccupant : les analyses des contrats d’investissement conclus entre des fonds souverains du Golfe et des États africains révèlent que les clauses de contenu local et de transfert de technologie y figurent de manière irrégulière et souvent peu contraignante. Les obligations portent généralement sur la formation du personnel, le recrutement d’une fraction locale et l’utilisation de sous-traitants nationaux, des engagements utiles mais qui ne touchent pas au cœur du problème : le contrôle de la chaîne de valeur et la localisation des fonctions à haute valeur ajoutée.
Le précédent botswanais : négocier sur la chaîne de valeur
Le Botswana offre la démonstration la plus aboutie qu’un État africain peut effectivement remodeler un accord extractif à son avantage, à condition de s’en donner les moyens institutionnels. En renégociant ses accords avec De Beers entre 2020 et 2023, Gaborone n’a pas simplement demandé une hausse de redevances : il a transformé le débat en une négociation sur le partage de la chaîne de valeur entière. L’accord finalement signé en 2023 prévoit que l’Okavango Diamond Company (ODC), entité nationale, obtient d’abord 30 % de la production de Debswana, contre 25 % précédemment, puis 40 %, avec une trajectoire vers 50 % à l’échéance du contrat. De Beers s’est en outre engagé à financer un fonds de développement économique.
Les leviers utilisés par le Botswana sont exportables : exploiter l’échéance des licences d’exploitation comme moment de renégociation, construire un outil institutionnel national capable de commercialiser les ressources (l’ODC), rendre crédible la menace de sortie du partenariat, et lier l’accès aux ressources à des objectifs contraignants de développement local. Une étude de l’IISD conclut que ce succès reposait sur trois facteurs : la baisse du pouvoir de marché de De Beers, la forte dépendance de ce dernier à l’offre botswanaise, et la nécessité de renouveler une licence, une convergence favorable que tous les États africains ne peuvent pas revendiquer face aux capitaux du Golfe.
Le risque d’une nouvelle dépendance
L’analogie avec le précédent chinois s’impose, non pour confondre deux partenaires distincts, mais pour en tirer des leçons de méthode. Après 2015, face au gonflement de la dette contractée auprès de Pékin, plusieurs gouvernements africains ont développé trois réflexes : davantage de sélectivité dans le choix des projets, un contrôle renforcé des contrats, et une diversification des sources de financement pour ne pas concentrer la dépendance. Ces mécanismes sont partiellement transposables aux capitaux du Golfe, notamment lorsqu’ils prennent la forme de prêts souverains ou de grands projets d’infrastructure, mais s’adaptent moins directement aux investissements via fonds souverains ou prises de participation, qui appellent des instruments de gouvernance différents.
Le risque central, commun aux deux contextes, est celui d’une dépendance structurelle à un partenaire dominant. Lorsqu’un État cède à des capitaux étrangers le contrôle d’un port, d’une mine de cobalt ou d’une plateforme logistique, il n’aliène pas seulement un actif : il transfère une capacité d’influence sur son propre espace économique. La question n’est donc pas de savoir si les investissements émiratis sont « bienveillants » ou « prédateurs », cette grille manichéenne est analytiquement pauvre, mais de déterminer si les États africains disposent des instruments juridiques, institutionnels et techniques pour négocier des contreparties réelles : transformation locale des matières premières, transfert effectif de technologies, fiscalité transparente, et mécanismes de révision contractuelle.
Deux modèles, un choix politique
En dernière analyse, l’afflux de capitaux émiratis en Afrique pose une question de gouvernance économique autant qu’une question d’investissement. Deux modèles s’affrontent : celui où les capitaux étrangers financent une industrialisation endogène, avec transfert de compétences, création d’une classe d’entrepreneurs locaux et remontée dans la chaîne de valeur ; et celui où l’Afrique demeure le fournisseur de ressources brutes et le marché de débouchés, pendant que les marges de transformation s’accumulent ailleurs.
L’issue de cette tension dépend moins des intentions du partenaire que de la capacité des États africains à imposer des conditions non négociables : clauses de contenu local contraignantes et mesurables, exigences de transformation locale avant exportation, structures institutionnelles nationales capables de gérer directement une partie des ressources. Les politiques de contenu local se généralisent en Afrique de l’Ouest, mais leur effectivité reste à démontrer dans la durée. La souveraineté économique africaine ne se proclame pas dans les forums de partenariat : elle se construit, contrat par contrat, dans les salles de négociation.
Sources
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Échiquier africain : les EAU avancent leurs pions : Direction générale du Trésor (France), juillet 2025
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Engagements des États du Golfe en Afrique de l’Est : Africa Center for Strategic Studies, 2024
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De Beers et le Botswana signent le nouvel accord sur les diamants : Agence Ecofin, février 2025
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La généralisation des politiques de contenu local en Afrique de l’Ouest : Financial Afrik, janvier 2024
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Le contenu local dans les activités pétrolières et gazières en Côte d’Ivoire : Ifriqiyia
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ADQ – Rapport d’investissement durable 2024-2025 : Abu Dhabi Developmental Holding Company (ADQ)
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Investissements des pays du Golfe en Afrique : expansion du réseau de conventions fiscales : Décideurs Magazine
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Réévaluation des partenariats mondiaux de l’Afrique : Brookings Institution
- Les Émirats arabes unis s’imposent comme pivot minier en Afrique face à la Chine et à l’Occident
- Pékin en Afrique francophone : l’accélération des capitaux chinois, entre opportunité de développement et bataille de la valeur ajoutée
- Mines : la Côte d’Ivoire s’allie au Botswana pour s’inspirer du modèle botswanais de gouvernance des ressources
- Investissements chinois en Afrique : quand 33,5 milliards de dollars redessinent les équilibres du continent
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- Alliance du G7 pour les minerais critiques : fenêtre d’opportunité ou nouveau piège pour l’Afrique ?